de defensa (suite 1)

Publié le par Ivan de Duve

Volume 22, numéro 01 - 10 septembre 2006.

Titre : L’Histoire est un combat. L’été nous a montré que nous ne contrôlons plus rien de notre propre histoire. Ce n’est pas une révélation, mais il faut le savoir.

La crise du Moyen-Orient, qui a touché le cœur le plus ardent de la région avec l’affrontement Israël-Hezbollah, semblait être un baril de poudre (…). La plus grave conséquence (…) est l’effondrement de l’image de la puissance de l’armée israélienne(…).

Titre : L’Histoire manipulatrice. Tout se passe comme si l’Histoire avait fait son choix : celui d’une résistance à la déstructuration. (…) nos politiques pan-expansionnistes semblent comme un énorme scorpion dont le destin est, à son terme, de se piquer jusqu’à la mort. (…) l’aveuglement des dirigeants de ce qui prétend être encore l’occident est devenu la marque d’une destinée. (…) Ils ne sont plus capables de parler qu’en termes de changer l’Histoire, de bouleverser les nations, de faire naître des régions nouvelles. Cette boulimie de programmes destinés à bouleverser le monde qui n’aboutissent qu’à des revers prestement dissimulés par une nouvelle proposition stratégique laisse le champ libre ç des réactions colossales qu’on croirait effectivement inspirées par une histoire devenue autonome.

Les dirigeants occidentaux ont donc décidé d’écarter les inconvénients de la réalité dans les plans grandioses qu’ils proposent à l’Histoire. Cela s’appelle le virtualisme. L’Histoire, qui se construit sur la réalité, riposte à sa mesure. Cela conduit à d’extraordinaires erreurs de casting…

Titre : Histoire de sens. Il n’y a aucun sens dans leurs activités . (…) Nous avons bien sûr l’explication de la réduction de l’importance de la politique, la soumission de l’homme politique à la communication, au conformisme, et son aveuglement(…). Cela ne fait qu’expliquer le « comment » : comment ces gens ont appris à ne plus se préoccuper du sens de leurs actes. Reste l’essentiel ; si l’on veut, le sens de cette absence de sens, -s’il y en a un-. Mais oui, il y en a un. (…) Il s’agit bien d’une impulsion mécaniste d’une puissance sans précédent, animée pour accumuler le plus de puissance possible. Il s’agit bien d’un phénomène « culturel ». Étrange spectacle : une civilisation si puissante, si imbue d’elle-même, conduite aveuglément par la « machinerie humaine » qu’elle s’est fabriquée. (…)

Là est sans doute le nœud de la crise de notre temps, qui ne concerne ni une nation ni une politique, mais une machinerie à laquelle nous nous sommes soumis, qui nous conduit à poser des actes que nous n’aurions pas posés en temps normal, - à charge pour nous (pour eux) de les expliquer, de les justifier, - c’est-à-dire de nous perdre dans le mensonge, l’invention, la manipulation dialectique. C’est évidemment le virtualisme, la fabrication d’une représentation tordue de la réalité à la place de la réalité, et à laquelle nous (eux) croyons, qui interdit de prendre conscience et une mesure exacte de ce mécanisme diabolique.

Titre : Rupture sans ménagement. Les aventures de l’été continuent le grand travail paradoxal de déstructuration des forces dé structurantes, dont on peut dire qu’il a véritablement commencé avec l’Irak. (…) C’est là (…) la vraie définition (…) de la G4G : un moyen inattendu de précipiter ce travail lorsqu’une rupture est nécessaire. (…)

Avec l’idée de « dynamique de la tension », on ôte au concept toute idée d’intervention humaine et d’objectifs organisés. Il s’agit alors d’envisager l’idée de l’action des forces historiques, au-delà de notre compréhension immédiate, qui utilisent les réactions humaines, en général collectives, pour un dessein caché qui ne prend un sens qu’en se réalisant. Il s’agit alors d’avoir la vue perçante et l’ouïe fine . C’est pourquoi, devant ce qui nous semble de plus en plus être des manifestations en apparence chaotiques, nous serions tentés d’avancer l’hypothèse de ces grands courants historiques d’autant plus à l’aise pour s’imposer que les dirigeants politiques ont perdu le contrôle du sens des événements et se réfugiant dans le virtualisme.

Titre : L’homme Obrador. La situation mexicaine est un autre exemple de la « dynamique de tension » : une menace de « révolution sans révolution ».

Titre : Ils ont gagné notre guerre. Gravissime constat : l’American Way of War ne marche pas. (…) Ce qui est dramatiquement en échec aujourd’hui en Irak et au Sud Liban, c’est une conception de la guerre bien plus qu’une tactique et une stratégie, et une conception de la guerre qui ressort d’une conception du monde. (…) D’ailleurs ils (le Hezbollah et le reste) n’ont pas gagné. C’est l’armée américaine et Tsahal, respectivement, qui ont perdu. Car la victoire n’existe plus…(…)

Il est incontestable que la perception d’une pression de l’opinion publique a joué un rôle dans la reconnaissance très rapide des Israéliens de l’échec de leur offensive aérienne, selon l’idée qu’elle occasionnait de graves dégâts civils. Le paradoxe est que cette pression ne s’exerçait pas vraiment mais, en quelque sorte, les dirigeants israéliens l’appréhendaient tant qu’ils y virent très vite un frein majeur(…). Il existe là une barrière psychologique qui s’est construite dans l’inconscient, qui rend cette sorte de guerre impotente (…). Si (…) l’adversaire s’avère coriace dans sa riposte asymétrique, comme le fut le Hezbollah, le piétinement de la guerre massive devient un revers et sème la discorde chez celui qui l’a lancée. (…) L’échec de la guerre en général est aujourd’hui omniprésent.

Titre : L’Histoire fait ses choix. Partout le même constat : l’homme propose dans le désordre et la confusion, l’Histoire dispose.

L’homme postmoderne, le petit homme, le « dernier homme » selon Nietzsche, a pris beaucoup de risques ces derniers temps. (…) On n’a jamais vu la politique extérieure aussi présente dans la vie politique washingtonienne et les événements extérieurs qui marquent cette politique aussi mal compris par Washington. L’Histoire a complètement dépassé ces milieux. Mais est-ce si étonnant, après tout ? On sait que l’Histoire est complètement étrangère à l’Amérique. Tout s’explique.

Titre : Enjeu de guerre. La crise libanaise , ou bien est-ce la deuxième Guerre du Liban d’Israël, a permis d’avancer dans la définition de la « guerre de quatrième dimension » G4G. Peut-être de façon décisive. (…)

L’enseignement est clair. À certains moments, et même la plupart du temps, le Hezbollah s’est battu selon des tactiques classiques plus proches de la « guerre de deuxième génération » (ou troisième d’ailleurs, que de la G4G. On aurait pu croire à des manœuvres d’infanterie légère classique.

D’un autre ôté, surprise, -mauvaise surprise,- le Hezbollah a montré qu’il ne dédaignait pas du tout l’usage de systèmes de technologies avancées : des fusées, des drones, des missiles antichars, etc. ; parfois très original dans l’emploi, comme avec les antichars. Ses infrastructures elles-mêmes sont modernes : climatisation et information de certains abris souterrains.

Inutile d’aller plus loin. Pour comprendre la G4G, l’identifier et la définir, il faut oublier l’aspect opérationnel. La G4G se sert de tout selon les circonstances et selon les possibilités. Elle ne respecte aucune règle, ne se plie à aucune structure préétablie. Elle pique ce qui lui importe là où bon lui semble.

{Un} des aspects structurels {de la G4G} (…) est qu’elle oppose des acteurs étatiques à des acteurs non-étatiques(…), deuxièmement , que ces adversaires n’étaient pas de la même nationalité ; troisièmement, que la G4G impliquait comme enjeu, notamment, et essentiellement pour nous, la notion de légitimité.

Par contre, une bataille transnationale, entre un État représentant une nation et d’autre part une organisation issue d’une autre nation, ou une organisation transnationale, c’est-à-dire dans les deux cas une organisation ne prétendant pas représenter une nation donnée, voilà qui est une nouveauté. C’est la caractéristique la plus riche et la plus novatrice de la G4G. On a effectivement vu cela dans l’affrontement entre Israël et le Hezbollah.

Une sorte de vérité se dégage de cette complexité, ou bien une situation plus nuancée, plus conforme à la réalité. C’est de cette transformation que naît une légitimité ou qu’une légitimité s’amenuise. (…) l’organisation y a gagné aussi, dans le jugement de certains, le qualificatif de « résistance ». C’st ainsi qu’une légitimité progresse.

La G4G, c’est la « guerre de la globalisation ».

C’est le contexte qui doit permettre de mieux comprendre ce qu’est cette nouvelle guerre, cette G4G dont l’affrontement Israël-Hezbollah fut un modèle. (…) c’est (…) la raison pour laquelle l’enjeu de la G4G est moins la conquête, la destruction, etc., que (…) la légitimité d’une autorité, l’identité, la souveraineté. La chose est logique pure, puisque c’est cela, -légitimité, identité, souveraineté,- que la globalisation prétend mettre en question. (…)

La G4G est un spasme, une réaction violente et en apparence désordonnée contre une situation de déstructuration à laquelle force la globalisation. On ne dira pas que tous les coups sont permis, car c’est à peu près le cas dans toutes les guerres ; on dira que tous les coups sont recommandés, et notamment les coups non-militaires, parce que l’effet recherché concerne les psychologies, la culture, les structures de la société, -parfois une société transnationale- et nullement une conquête territoriale, une victoire stratégique, etc.

Le problème de l’Occident, et, à l’intérieur de l’Occident, des différentes parties qui le composent, n’est pas de savoir s’il est du côté de la vertu, mais s’il est du côté du désordre. Jusqu’ici, avec la globalisation, on a pu croire qu’il l’était effectivement. La G4G est l’outil qui permet de lutter contre le désordre. L’Occident devrait en profiter pour tenter de comprendre ce qui se passe et les termes réels du choix qu’il doit faire : ordre ou désordre ? (…)

Le cas démonstratif du JSF passant du JSF virtuel au JSF réel : une « politique de communications » qui reflète l’extraordinaire désordre du système. (…)

Le JSF est, aujourd’hui, au niveau du monde bureaucratico-industriel et militaire, l’équivalent de la politique étrangère des USA ou de la situation en Irak : un désordre en constante augmentation, sans doute en espérant, qu’à un moment ou l’autre, il devienne créateur.

Sous le titre : Slam Dunk L’Iran remplace l’Irak, les pressions sur la CIA et les manipulations sont toujours là, en pire sans doute.

L’erreur d’hier, inventée de toutes pièces mais dont on se servit pour justifier la guerre, est utilisée aujourd’hui pour condamner une évaluation qui ne justifie pas une guerre contre l’Iran.(…) Au nom d’un « slam dunk » que ne fabriqua pas hier la CIA mais qui lui fut attribué, tenter de la forcer à en fabriquer un autre aujourd’hui contre l’Iran. Ainsi débute la grande campagne de préparation à la guerre. (…) La présentation du rapport de Peter Hoeskra (…) confirme et aggrave une crise de substance, qui est la plus grave crise de confiance qu’on puisse concevoir entre le grand service de renseignement US et le pouvoir civil à Washington. (…) Puisqu’il n’y a plus de vrai renseignement, on en fabrique, selon la politique qu’on veut suivre.

C’est en réalité ( !) une bataille entre le renseignement et la communication, ou bien entre la réalité et le virtualisme, -la bataille de la perception du monde, vraie bataille du XXIème siècle.

Ainsi retrouve-t-on deux acteurs antagonistes de l’univers postmoderne : d’une certaine façon, le renseignement sous forme de perception de la réalité et d’appréciation analytique contre la communication qui tente constamment de fabriquer les éléments d’une fausse réalité qui se concrétiserait en virtualisme. (…) C’est de ce point de vue général et élevé qu’il faut aussi apprécier la réalité de la crise de confiance entre la CIA et le pouvoir politique aux USA. L’affrontement de tendances s’est mué en un affrontement fondamental entre deux attitudes vis-à-vis de la réalité du monde, entre deux perceptions du monde.

En trente ans, de 1973 à 2006, Tsahal est passée de la fierté justifiée à l’arrogance aveugle. (…) L’hypothèse essentielle qui nous importe est que l’armée israélienne s’est trouvée brutalement confrontée à une crise interne qui couvait depuis longtemps. Cette crise a une dimension politique et stratégique évidente. On en comprend les termes avec ces extraits d’un texte publié par Haaretz le 11 août. (…) Il est frappant de constater que les désillusions révélées par la campagne de Tsahal se révèlent presque en même temps que les désillusions de la puissance américaine en Irak, et qu’elles sont semblables. La similitude touche la conception des opérations. (…) l’analyse US des performances de Tsahal fut effectivement constamment conduite comme si l’armée israélienne était un détachement avancé des forces armées US. (…) L’opération israélienne était plus, bien plus, que la simple application d’un éventuel modèle américain. Elle ressemblait à une partie d’un plan général développé par le Pentagone. (…)

On peut élargir ces remarques à toutes les situations des forces armées israéliennes : accent systématique sur la technologie et les matériels qui en dépendent, négligences au niveau de l’entraînement, des équipements de base, de l’adaptation tactique, du « renseignement humain ». Ces appréciations critiques peuvent être reprises mot pour mot pour l’U.S. Army et le Marine Corps tels qu’ils opèrent en Irak. (…) En observant la situation de la puissance israélienne par rapport au Pentagone, on comprend bien mieux la cohérence de ce schéma dans la mesure où la puissance du Pentagone est effectivement le centre de la crise mondiale.

On nomme le produit de ce processus « une politique », pour s’apercevoir qu’il ne lui manque qu’une chose : la réalité. (…) Chaque chose importante qui se passe aujourd’hui est l’objet d’une illusion de nos dirigeants et de nos élites et, aussitôt après, d’une mise au point de l’Histoire. Nos dirigeants sont devenus les « idiots utiles » de l’Histoire.

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Publié dans Revues

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