Journal de Drieu La Rochelle 1939-1945
| Pierre Drieu
Journal 1939-1945
NRF / Gallimard
ISBN 2-07-072307-0
Code barre 9782070723072
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J’ai eu l’occasion de dire tout le bien que je pensais du Journal de Witold Gombrowicz, et du Journal de Les responsables de la publication de ce journal de guerre ont fort hésité à le publier et il est à leur honneur d’avoir compris que sa publication s’imposait.
Tout d’abord, il y a lieu de souligner le remarquable travail de Julien Hervier qui en a établi l’édition, l’a présentée et annotées. Les notes en bas de pages sont nombreuses et utiles. L’exemplaire du Journal que j’ai lu et je remercie mon ami Georges Hupin de me l’avoir prêté, contient un envoi que la modestie du destinataire m’empêche de citer ici mais qui a été écrit en souvenir d’une belle soirée flamande d’amitié et de fidélité.
C’est le 9 septembre 1939 que Drieu se mit à écrire son journal qu’il termina le 20 février 1945, peu avant son suicide. Ce sont par conséquent les années de la deuxième guerre mondiale qui défilent devant nos yeux. L’on retrouve les personnages politiques, les écrivains, les hommes de bien et les putains de l’époque. Que de souvenirs… L’on y apprend surtout à connaître un homme qui, mieux encore qu’Alfred Fabre-Luce (traité par Drieu de défaitiste), savait réfléchir et tirer les conclusions qui s’imposent de ses réflexions ; un homme parfaitement honnête qui se décrit parfaitement avec ses carences, ses défauts, ses faiblesses et sa merveilleuse intelligence. Car de tous les maudits de l’après-guerre, si Louis-Ferdinand Céline est l’écrivain le plus brillant, Pierre Drieu
À travers l’obscurité des actes, l’instinct mène son chemin sûr qui comporte plusieurs étapes, contradictoires apparemment entre elles.[1] Quel homme politique dans notre pauvre union européenne possède encore cet instinct qui mène son chemin sûr ? Et quel écrivain français actuel ? Jean Raspail est-il le seul ?
Et quel écrivain actuel, parlant d’une femme aimée pendant cinq ans puis délaissée, est-il capable d’un parler en ces termes : Son corps a vieilli. Si luxuriant encore quand je l’ai connu, il commence à s’émacier, à se gondoler un peu. Il garde de son beau jet et cette espèce de cernure fascinante, plus morale que physique que gardent si tard les corps qui ont été beaux et qui ont logé généreusement le désir et consomment encore dans cette hospitalité tout ce qui leur reste de richesse[2] Et de Il y a des moments où je suis près de désespérer de D’autre part, le problème n’est plus France-Allemagne ni démocratie-fascisme. Les patries ne survivront pas à cette guerre, elles seront noyées dans une fédération européenne dominée ouvertement par l’Angleterre ou l’Allemagne, et en tous cas dans cette fédération internationale on fera à outrance du socialisme bureaucratique et de l’autoritarisme policier.[3] Et de l’Europe comme suit : Sans doute Hitler donnerait-il à l’Europe cette sûreté d’automatisme bureaucratique que les Russes n’ont su mettre au point et à l’abri duquel l’homme épuisé fera cette longue cure de repos, de détente, de monotonie, de stupidité dont il a grand besoin.[4]
Quant au socialisme : Le socialisme ayant trouvé en Allemagne sa forme souple et forte, utilisant des parties du capitalisme et de la démocratie sociale, écrase la vieille démocratie ploutocratique et parlementaire.[5]
Devant l’avance irrésistible des troupes allemandes en France et de savoir s’il faut continuer la guerre, Drieu s’interroge :
Pour éviter quoi ? Un total anéantissement matériel de
Restent les beautés physiques de Pour conclure :
Il ne faut rien faire qui dépasse la jouissance du cœur[8]…
Ce qui est merveilleux dans ce Journal, c’est la facilité avec laquelle Drieu passe sans cesse d’un sujet à l’autre : évolution des fronts, passage d’une femme à l’autre, réflexion sur les écrivains morts et vivants, politique française, politique européenne, géopolitique, mysticisme, autocritique de son caractère. Quel qu’en soit le sujet, l’opinion exprimée par Drieu est intelligente, pertinente. Il s’agit de l’opinion d’un homme entièrement libre, même en temps de guerre ! Son opinion des Français de son temps est exécrable, jugez-en : Le Français si loin des dieux, des hommes, des animaux, est un sédiment déposé pour une passive éternité d’intellectualité pétrifiée, minérale. L’homme du peuple sournoisement méfiant, fuyard, jette un dernier sarcasme avant l’arrivée de la botte. Le bourgeois hoche la tête et se félicite soucieusement. L’Allemagne va être épouvantée de sa conquête, de ce vide qui est fait devant elle. Elle a écrasé ce qui était déjà poussière. Démission soudaine et minutieuse, dernier degré casse-cou de la décadence. L’Allemagne est terriblement menacée par cette France-là, comme le soldat par la fille syphilitique.[9] Cet article est paru dans le n° 386 du Libre Journal de la France courtoire du 15 septembre 2006.
Et, en 1940, en ce début de guerre, Drieu parvient à la fois à suivre les nouvelles du front, à lire, à méditer, à s’occuper de théâtre, de poésie, de littérature, de politique, de religion :
Je jouis de la solitude d’un grand jardin peuplé de vieux arbres nobles ou de chemins peu fréquentés sur des plateaux agrestes. Je rêve, médite, lis saint Paul et Schopenhauer, écris des poèmes. Je suis chaste, calme. Pendant quelques jours j’ai été piqué encore de la tarentule politique, rêvant de jouer un rôle entre Français et Allemands. Mais la bienheureuse paresse l’emporte et j’approfondis de nouveau mes idées religieuses.[10]
Et, des hommes politiques, il fait des portraits au vitriol, ainsi celui de Paul Reynaud, qui, aujourd’hui peut s’appliquer tel quel à Nicolas Sarközy :
Votre dernier, Reynaud, a porté à son comble tous vos ridicules. Le raidissement d’une petite taille pour imiter l’adversaire, la tête creuse rejetée en arrière, le sourire narquois qui défie comme un vilain gosse la majesté des catastrophes. Et la voix, oh cette voix à la radio, cette voix de mauvais avocat d’assises qui a appris à moduler chez un ancien élève du Conservatoire. Cette cadence facile, achetée au rayon de la musique des Galeries Lafayette (direction Brader) cette chute régulière, ce chantonnement où il y a du méridional de théâtre, du calicot amateur de poésie et de l’escroc à la recherche des bonnes manières.[11]
Le moins que l’on puisse dire est que Drieu se connaît et n’a pas de complaisance vis-à-vis de lui-même :
Je vais entrer dans ma cinquantième année. Qu’ai-je fait ? Une œuvre sans avenir ; mais j’ai joui beaucoup de la solitude, des femmes et des dieux. Peu des hommes, si ce n’est en spectateur. Presque tout en moi s’est dérobé à la vocation de chef. Trop de pudeur, de discrétion, de mépris, de paresse : et puis je ne pressens qu’amertume à mener nos pauvres Français.
Voilà ce dont j’aurais souffert à en mourir, si je n’avais eu d’autres intérêts, que de vivre parmi un peuple qui n’aime ni ne comprend rien de ce que j’aime : la force, l’orgueil, la foi, la vertu, le commandement et l’obéissance.[12]
Et :
Seul, horriblement seul, par égocentrisme et aussi par détachement. Incapable de me lier politiquement, à des Français à qui je ne crois pas, à des Allemands qui particularisent trop mes vues sur l’Europe et le monde. Il faut renoncer à être dans l’événement immédiat, mais accepter son sort de prophète. Le prophète crie dans le désert et pourtant est entendu.[13]
Puis sa faculté de passer de la politique aux femmes :
… je suis surpris par le cœur des femmes que je ne connais pas. Voilà pourtant quelques années que je dois constater que la sensualité est moins importante pour elles que la tendresse, alors même qu’elles sont sensuelles. C’est justement parce que les deux choses sont liées au fond de leur nature qu’elles peuvent se passer de l’une des deux, car l’autre renferme celle qui manque.[14]
Et ce cri qui se répète :
Pourquoi ce goût de toujours déranger et altérer la belle unité de ma solitude, de ma divine paresse. (…)
Plutôt la mort romaine. En tous cas, j’aurai lancé mon cri, j’aurai craché sur l’ignoble civilisation, sur l’ignoble existence des grandes villes, sur le nationalisme et la démocratie.[15]
Puis ce retour à l’actualité de la guerre :
Les Allemands trahissent Hitler, lâchent Hitler, n’ont jamais été avec Hitler qui n’a jamais été avec lui-même. Ce pauvre prolétaire n’a pu tout à fait coïncider avec le personnage que dans un admirable, miraculeux, quasi divin effort il a essayé d’atteindre. Ainsi Napoléon Bonaparte.[16] Cet article est paru dans le n° 69 de Renaissance européenne du dernier trimestre 2006
Et déjà l’attirance du suicide, semblable à celle de Montherlant :
La beauté de mourir console d’avoir mal vécu. Dieu, qu’a été ma vie ? Quelques femmes, la charge de Charleroi, quelques mots, la considération de quelques paysages, livres, statues, tableaux et c’est tout. C’est peu.
Quand même, j’aimerais mieux mourir en S.S.[17]
Et, le lendemain, rebelote sur l’époque qu’il traverse :
Vivrai-je pour voir le conflit des démocraties et du communisme ou disparaîtrai-je avant ? Je disparaîtrai avant, car je ne veux plus de la démocratie et le communisme ne voudra pas de moi. En voudrais-je ? Non, c’est choisir entre deux groupes de Juifs.[18]
Puis cette merveilleuse conclusion :
Et les saints ne prospèrent qu’au temps des héros.[19]
Et l’explication de cette conclusion :
Donc, les hommes comme moi n’ont rien à faire. Leurs sentiments antidémocratiques, antisémites, anti maçons (je suis anti maçon parce que je suis traditionaliste et occultiste) les éloignent des Anglo-Saxons et du gaullisme et ils ne peuvent plus espérer grand-chose, après expérience faite, de l’influence allemande en France et en Europe. Ils n’ont plus qu’à rentrer sous leur tente pour y savourer l’amère conscience de la décadence européenne et de l’impossibilité de leur rêve de pur socialisme aristocratique et guerrier. Si l’hitlérisme ne succombe pas dans la défaite militaire, il s’enlisera dans le profit capitaliste, dans la corruption libérale et libertaire.
Ainsi à chaque époque l’idéal des doctrinaires de l’écriture s’effiloche dans la réalité. Mais n’oublie pas ton réalisme d’historien : ta as toujours apprécié une civilisation pour ce minimum qu’elle avait su réaliser. L’hitlérisme aura tout de même éveillé la conscience européenne sur le problème juif, sur le problème de l’unité de l’Europe et aura avancé les affaires du socialisme. In aura aussi introduit le sport dans la vie de l’État.[20]
Les tournants fâcheux pour les Allemands : ne pas avoir fait la campagne de France après celle de Pologne en 1939, ne pas avoir poursuivi les Anglais de Dunkerque en Angleterre, ne pas avoir traversé l’Espagne et pris Gibraltar et Tanger, ne pas avoir fait la guerre aux Russes donc un an plus tôt et contre eux seuls. Après cela l’échec de Rommel devant Alexandrie, les déconvenues devant Moscou, Leningrad, Stalingrad ne sont que des résultats.[21]
Ainsi donc il {Hitler} n’est pas un Alexandre, un César mais seulement un Napoléon. Et pourtant l’Europe est mûre pour l’unité.[22]
Et, une fois de plus, Drieu se livre tel qu’il est :
Curieux que j’ai attaché mon sort à celui des Allemands alors que je ne les connaissais guère, que je ne parle pas leur langue et qu’au contraire tant des choses m’avaient attiré vers les Anglais et las Américains. Mais c’est au fascisme et à l’hitlérisme que j’ai lié mon sort et non aux Italiens ou aux Allemands. Cela, c’était à fond dans mon destin et ma fatalité : en bon décadent, j’ai le goût de la force voulue et consciente, faute de force spontanée et ingénue. Croyant à la décadence, je ne pouvais croire à autre chose qu’au fascisme qui est la preuve de la décadence, avec des moyens déterminés par cette décadence même.
(…) Au fond, je suis peut-être plus celte que germain.
(…) – Qu’est-ce qui manque aux Allemands ? Le génie politique. Ils n’ont pas su pour cela universaliser leur idéologie, l’internationaliser. Ils ont
donc contre eux 5 internationales : la communiste, la juive, la catholique et la protestante, la maçonne. – Je parle de mort, de suicide ; je voudrais que la situation reste telle que j’aie le droit de voir d’autre issue honorab