Une exécution ordinaire

Publié le par Ivan de Duve

Une exécution ordinaire

 

Je ne connaissais pas Marc Dugain, né en 1957, étudiant à l’Institut d’études politiques de Grenoble avant d’être PDG de Proteus Airlines qu’il quitte après le succès d’un premier roman La Chambre des officiers, Éditions

 

J.-Cl. Lattès, 1998 et Presses Pocket. Aux mêmes éditions, il publie ensuite Campagne anglaise, 2000 ; puis, aux Éditions Gallimard, Heureux comme Dieu en France[1], 2002[2], et La malédiction d’Edgar[3]. Son Une exécution ordinaire, Gallimard, 2007, est donc son cinquième roman.

 

 

Son premier roman a reçu dix-huit prix littéraires et a été adapté au cinéma en 2001, année où notre auteur décide d’aller vivre au Maroc. La malédiction d’Edgar, traduit dans seize pays,  a reçu en 2005 le Prix Littéraire de la Ville des Sables d’Olonne – Festival Simenon et Une exécution ordinaire en 2007 s’est vu attribuer le Grand Prix RTL-Lire. Après nous avoir fait pénétrer dans les coulisses du FBI avec son précédant roman dont John Edgar Hoover, qui de 1924 à 1972 a été l’éminence grise du pouvoir aux États-Unis, est la vedette, c’est ici une véritable fresque de la Russie actuelle que nous dépeint Marc Dugain.

 

 

         Ce roman commence sur les chapeaux de roues avec une étrange liaison qui se tisse entre la mère du narrateur, dont les mains ont un pouvoir apaisant, un pouvoir de magnétiseur, et Staline soi-même qui a, parfois, un urgent besoin d’être apaisé. « Le bon dirigeant d’un empire doit être comme un gros chat, d’une infinie patience, regardant les uns et les autres s’agiter fébrilement. Et puis, alors que plus personne n’est capable d’imaginer cette grosse boule bondissante, elle se déploie. Le pouvoir exige de donner le sentiment qu’on élève une apparente médiocrité au niveau d’un art. Mais ma supériorité {celle de Staline}, puisqu’il faut bien la reconnaître, c’est d’avoir établi un nouveau rapport entre la vérité et le mensonge. Qu’une goutte de vérité soit versée dans un océan de mensonge, et cette vérité suffit à donner à l’ensemble la couleur de l’authentique ».

 

 

         La suite nous plonge dans l’atmosphère particulière d’un port du cercle polaire où, tels des zombies, des fonctionnaires et leurs familles survivent alors qu’à la suite d’un fait réel, la perte, au mois d’août 2000, d’un sous-marin nucléaire russe et la mort de son équipage dans la mer de Barents, rien ne semble devoir conserver ce port où les sous-marins se dégradent de jour en jour et où le vol de certains de leurs composants est monnaie courante. « Comment l’État peut-il craindre les révélations de gens qui ne savent rien ? »

 

 

         Le KGB est présent à chaque endroit du roman. « Le KGB ne doit pas s’exonérer du droit, quitte à faire le droit lui-même si nécessaire ». Tout est dit !

 

 

 

         Le héros du roman, Vania Altman, qui n’a de juif que son patronyme, survit en sachant que Poutine a laissé mourir les vingt-trois survivants de l’explosion à l’origine de la perte du sous-marin. Ou du moins vingt d’entre eux, trois ayant choisi d’être éjectés du sous-marin par un sas. Nous retrouvons une Russie où rien n’a vraiment changé : le même mépris pour la vie, le même cynisme des dirigeants, le même dédain du petit peuple, la même peur qui est générale, la même pauvreté, le même système D qui, seul, permet de survivre. « L’administration paye pour le moment, c’est une certitude, d’ailleurs la preuve en est, nous sommes surchauffés. » Même si les soldes ont des mois de retard ! Vincent Engel a très justement qualifié ce roman de « plus russe que nature ».

 

 

         « On peut tout aussi bien concevoir que l’homme et la femme s’entendent pour soutirer un maximum d’argent de chaque côté en fournissant des informations de grande valeur, puis décident de partir ensemble et de se faire oublier quelque part en Patagonie. Dans ce cas de figure, nous apprendrions beaucoup sur les sous-marins européens de l’Otan et l’ennemi recueillerait de très utiles informations sur la situation de nos missiles en Allemagne de l’Est. C’est ce qu’on appelle un jeu à somme nulle, sauf pour les deux protagonistes. (…) Regardez l’Amérique, le seul Président de leur histoire qui se soit mis les services secrets à dos, ils le lui ont fait payer très cher. L’assassinat de Kennedy a été un avertissement pour les dirigeants du monde entier. »

 

 

         Peu avant la fin du livre, un journaliste français vient sur place effectuer un reportage sur ce qui s’est passé ce mois d’août de l’an 2000. Curieusement, c’est le premier à enquêter sérieusement quatre mois après le renflouement du sous-marin et sa venue au cercle polaire. Et notre auteur en prend prétexte pour enquêter de son côté. Il se livre à un travail de reporter plutôt que d’écrivain. Un peu à la manière d’un Henri Béraud.

 

 

         Dans ce bled, « … il n’y a que trois sujets possibles ici. Les crabes royaux, le naufrage de l’Oskar et le cimetière nucléaire. »

 

 

         Le roman se termine par le naufrage, en 2000, du sous-marin Oskar. Hallucinant ! Comme est hallucinant le portrait, par Marc Dugain, de Poutine ! « Le nouveau président, avec ses yeux bleus de rongeur à peau précieuse, veut perpétuer la tradition des dirigeants qui agissent sans scrupules au nom d’un peuple qu’ils méprisent. Il a compris que ne jamais rien renier du passé et l’endosser sans honte est la meilleure façon de ménager son avenir. »

 

 

         Et, parlant de la vie privée, cette analyse percutante : « Le secret de la polygamie (…), c’est une navrante infidélité aux femmes et une réconfortante fidélité à d’autres valeurs souvent oubliées comme de ne jamais abandonner personne.[4] » Ou encore : « Le verbe fait beaucoup pour les débuts d’un couple, mais, les mois passant, la qualité des silences devient plus importante. Les silences ne mentent pas et ils ont une façon de se remplir aussi spectaculaire que les mots de perdre leur sens. »

 

 

         Et pour terminer ce roman, [5]cette phrase merveilleuse : « Les riches qui s’en délectent n’ont pas le palais assez fin pour distinguer les crabes gavés du pire de l’humanité de ceux nourris de la chair de nos enfants. »

 

 

 

Ivan de Duve

 

15 août 2007, fête de l’Assomption

 

 

 

Marc Dugain

 

Une exécution ordinaire

 

Nrf

 

Gallimard, 2007

 

ISBN 978-2-07-077652-8

 

EAN 978207077652

 

 



[1] Prix Terre de France – La Vie en 2002

 

 

[2] Réédité chez Folio n° 4019

 

 

[3] Réédité chez Folio n° 4417

 

 

 

[4] Georges, pourquoi tu tousses ?

 

[5] Au sujet du crabe royal de la mer de Barents.

 

Publié dans Lectures

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