Ecrit de mes vingt-deux ans

Publié le par Ivan de Duve

Un homme est venu chez moi ce matin. J’ignore comment il est entré mais toujours est-il que je suis tombé sur lui en descendant l’escalier qui mène de ma chambre à la pièce où l’on me sert un café matinal. Ou plus exactement, je suis descendu sur lui comme le Saint-Esprit sur les apôtres. Un homme habillé de blanc tel O’Henry, l’écrivain, lorsqu’Al Jennings, l’outlaw, le rencontra pour la première fois.

 

 

Il était, l’ai-je dit ?, majestueux et je connus en lui un messager. Il avait les lèvres belles et je savais que son message allait les traverser et m’atteindre au cœur car il devait en être de même pour le cœur d’un homme qui reçoit un message que pour la bouche d’une fille qui reçoit une langue. Il y a toujours quelque chose de brutal dans la séparation des lèvres, qu’elles soient d’une bouche, d’un cœur ou d’un sexe ; d’aussi brutal que dans la séparation des eaux pour le passage de la mer Rouge.

 

 

Le messager me tendit un billet. Ses doigts étaient longs et fins et ses yeux souriaient tels ceux d’un enfant dont on va saisir la vertu quand je tendis la main pour prendre le message ; mes yeux cillèrent et je lus.

 

 

Aussitôt mes traits se détendirent et je rendis son sourire à celui qui venait de m’apprendre avec amour que mon seul ami était mort.

 

 

Ce fut seulement lorsque la porte se referma avec bruit que je réalisai que l’extraordinaire messager n’était autre que le facteur ordinaire sur qui une onirique chasse à l’albinos, provoquée peut-être par Le petit arpent du bon Dieu d’Erskine Caldwell lu trois ans auparavant ?, avait projeté par le biais de mon regard une trop grande intensité d’énergie lumineuse, tant il est vrai qu’un regard éclaire, ce qui avait eu pour résultat naturel d’augmenter la luminosité de la couleur de son uniforme au point de l’anéantir et de me le présenter blanc.

 

 

Après avoir ainsi fait par l’absurde une démonstration d’une loi de psychologie scientifique, mon esprit tranquillisé et sorti de la confusion où l’avait jeté l’incompréhension première de ce phénomène, se porta à nouveau sur son thème favori, celui, vous le savez, de la mort… Cette portée allait, je le sentais, être immoralement avortée avant le terme de neuf mois qui, dans la cosmologie, correspond à la perfection puisque réalisant la troisième puissance du nombre parfait ou, si vous préférez, le triangle divin ; thème abstrait évoqué par son signe concret où il trouva une douce méditation.

 

 

La mort, pensé-je, est bien l’état le plus noble qui soit et je t’envie, mon ami, mon frère, d’y avoir accédé déjà. Tu en étais digne. Ta vie, ta merveilleuse vie de vingt ans, a été tout emplie de cet unique souci : apprendre à mourir. Et le divin Platon doit se sentir heureux d’avoir eu un disciple aussi fidèle. Apprendre à mourir en vingt ans et y parvenir… Alors que la plupart met quatre fois ce terme pour apprendre à vivre ; sans y arriver… Il fallait ta nature privilégiée pour réaliser cet exploit… Moi-même, n’ai-je pas passé les vingt premières années de ma vie à ne pas savoir si je désirais vivre ou mourir ; ce qui est pire encore que de désirer vivre ! Et maintenant que je porte allègrement mes vingt-deux ans, n’est-ce pas à ta chère influence que je dois de n’être plus indifférent ?

 

 

Te souviens-tu, ô mon ami, de notre première nuit ? Tes paroles faisaient frissonner mon âme tandis que la légère brise venue du grand large donnait la chair de poule à ma poitrine nue : tes paroles de mort…

 

 

            Tu as su avant moi les affres de la vie ; il est donc juste que tu m’aies précédé dans les jouissances de la mort. J’aurais aimé pourtant, couché à tes côtés sur un sybarite lit de pétales de roses, sentir avec toi la mortelle et divine caresse.

 

 

            Mais tu m’avais appris que les grands moments de la vie, il convient de les passer seul ; et le dernier en est le plus beau. C’est par conséquent, il me plait de l’imaginer, en regrettant ma présence, qu’après avoir jeté un clin d’œil en arrière et un long regard en avant, tu as rejeté de ton front cette mèche rebelle d’un mouvement de tête semblable au mouvement d’âme qui allait t’ébranler. Puis, alors que les femmes n’avaient eu de toi que grimaces, tu as eu ce sourire démoniaque et pur qui aurait fait frémir de joie la plus lucide amante et, avec un dédain peut-être moins souverain que ceux d’antan, tu as enfoncé ton arme pour t’envoyer la mort. J’ai employé le verbe envoyer dans sa forme pronominale de préférence à son synonyme bien que ce dernier mérite dans le soixante-dix-neuvième édition du nouveau Petit Larousse illustré le crucifix comme complément direct, ce qui indiscutablement lui donne titre de noblesse, car il a l’avantage de mieux qualifier ton attitude nonchalante et, disons-le, argotique au moment suprême de ta vie. Cette attitude, étant la seule reçue dans ce genre de circonstances, tu méritas de mourir en seigneur car celui qui fait la crapule ne peut être que noble. Et j’aime la manière dont tu t’endormis après t’être donné la mort, épuisé et satisfait…

 

 

            Je vais mourir demain et cette nuit, la dernière, je vais la passer à écrire. J’aurais tout aussi bien pu la passer à autre chose. À la réflexion, cela m’aurait même été très facile.

 

 

            Au lieu de me mettre à écrire, je pouvais descendre l’escalier, sortir et m’enfoncer dans la nuit ; je pouvais passer la soirée chez Henri à parler femmes ou politique puis, vers minuit, le quitter, réveiller Nicole, faire l’amour et dormir jusqu’à huit heures.

 

 

            Tout cela, je pouvais le faire ; mais je ne le puis plus. J’ai choisi d’écrire et j’écrirai. J’ai une raison supérieure de le faire. J’écris pour expliquer ma mort. Non pour vous expliquer ce qui me détermine à me suicider, c’est-à-dire à chercher l’affirmation de mon être dans le néant, mais pour m’expliquer à moi-même cette détermination.

 

 

            Je ne sais pas pourquoi je vais me tuer et, une fois couvertes par le récit de mon existence, ces pages révèleront, je n’en doute pas, le sens de ma mort… Et je pourrai te rejoindre, ô mon ami, dans ce sombre domaine où l’existence n’a pas besoin du souffle de la vie pour m’affirmer.

 

 

            C’est à dessein que j’ai employé le mot existence. Le mot vie désigne tout autre chose. On commence à  vivre en sortant du ventre de sa mère ; c’est du moins ce moment que l’on désigne comme moment initial en affirmant avoir autant d’années. Il y a des personnes qui pensent de bonne foi que l’on commence à vivre environ neuf mois plus tôt mais je ne connais personne qui compte ces neuf mois en disant son âge !

 

 

            On commence à exister quand on commence à haïr. Et la haine n’a pas d’âge. Je connais des personnes qui ont haï très vite ; d’autres qui n’ont jamais haï. Ces dernières n’ont aucune existence et, comparées aux premières, sont semblables aux tableaux d’une pièce de musée où personne ne pénètre jamais comparés à la Joconde.

 

 

            Pour ma part, je suis né le vingt-six juillet 1933 et je vais mourir demain, vingt-six juillet 1956. J’aurai donc vécu exactement vingt-deux ans, ce qui n’est pas beaucoup mais ce qui est suffisant, comme vous avez pu le constater à l’exemple de mon ami, mort à vingt ans, magnifiquement.

 

 

            J’ai commencé à exister le douze septembre 1954, à cinq heures de l’après midi, très exactement. J’étais étendu sur la petite plage d’Alassio située au Nord de l’Italie ; j’avais très chaud ; je ne pensais à rien ; je ne désirais rien ; je me contentais de vivre ; je m’estimais heureux. Je me trompais. Heureux, je le fus dix minutes plus tard en commençant à haïr.

 

 

            Tu te trouvais à quelques mètres de moi… Je ne te connaissais pas… Tu m’énervais…

 

 

            Quand tu parlais à ce jeune Romain (était-il aristocrate pour avoir les poignets aussi fins ?) assis à ton côté, il y avait trop d’aisance dans ta voix ; trop d’assurance dans ton geste quand tu passas la main dans cheveux de cette beauté brune pour qui je tremblais d’admiration tandis qu’un sourire sarcastique se lisait sur ses lèvres. Le timbre de ta voix était trop irrévocable, pareil à celui d’un juge qui émet une sentence sans appel : tu semblais dire qu’il en était nécessairement comme tu l’affirmais et pas autrement, qu’il en était ainsi parce que tu l’affirmais ! La vérité de l’Inquisition ne devait pas être plus radicale que la tienne…

 

 

            Il y avait, dans ta conversation, un tel maque de libéralisme philosophique, un tel manque de considération vis-à-vis des autres que tu me déplus immédiatement. Ton insolence ma choquait et cette manière d’avoir toujours raison. C’est ainsi qu’au fur et à mesure que s’écoulaient les heures, je me mis à biseauter ma haine. Inconsciemment d’abord. Pui, peu à peu, aussi bien avec ma conscience qu’avec mon corps, mes âmes, oui : même mes trois âmes.

 

 

            Ici le sarcasme naît en moi… Je pense à l’Église. De quoi j’acceptais tout jusqu’au dernier jour de mes dix-neuf ans. De quoi j’aspirais à devenir homme (homme d’Église et particulièrement moine était l’idéal de vie de moi adolescent).

 

 

            A quoi je ne pardonnerai jamais de m’avoir baptisé sans mon consentement. Pas plus que les martyrs des bombes épiscopalement bénies lâchées sur Guernica et du garrot, offerts en spectacle aux mémères bienpensantes de l’Espagne ou que les enrôlés bien-trompés par la présentation des armes fascistes à l’Élévation. L’élévation et la consécration de l’Esprit. Pendant que le corps, ce si fidèle compagnon, baisse honteusement la tête sur ses genoux écorchés. Le corps traité comme un chien maltraité car les coussins pour les genoux coûteraient infiniment plus cher que les cieux pour l’âme. L’âme, scandaleuse diminution de la personne humaine qui en compte trois, alors que Dieu, de manière inoffensive, reçoit la papale permission de conserver ses trois personnes. Dieu, ce moi hypothétiquement parfait transformé hypocritement en un Toi possédant sa perfection transcendantale.

 

 

            Cette perfection devant quoi je dus humblement m’agenouiller au lieu de pouvoir tendre vers elle avec orgueil.

 

 

            Cette Église que j’aimais.

 

 

            Comme on aime une personne.

 

 

            Et que je ne puis malheureusement pas haïr, car qui haïr dans une Société Anonyme ?

 

 

            Mais dont je me suis libéré avec joie car les butins de cette liberté se nomment mes trois âmes, un corps ami d’un esprit amical, un dieu accueillant, une innocence originelle, des amours et des haines désintéressées.

 

 

            Mes trois âmes qui sont volontés d’amour ou de haine : mon esprit, mon cœur et mon sexe. Mon corps, ce chien fidèle qui mérite sa curée. Mon dieu que je serais si j’étais parfait, ce dieu fait à mon image et à ma ressemblance. Mon innocence originelle qui me permet de devenir bon ou méchant et qui me consacre homme libre puisque né sans vertu et sans péché originels. Des amours et des haines qui me sont des amies et beaucoup d’avantages.

 

 

            Tandis que j’écris ces lignes, une main amie s’est posée sur mon épaule droite et, penché sur mon épaule gauche, un visage que je ne puis voir (pourrais-je me retourner quand je fixe mon destin hallucinant ?) mais que je devine souriant suit des yeux les mots formés par les lettres que je trace.

 

 

            Un visage que je reconnais sans le voir comme si la limpidité de son regard sur le papier blanc (que mon écriture me fera bientôt apparaître rouge par une coïncidence troublante) se noyant subrepticement dans mon sang en permettait la réverbération.

 

 

            Regard de frère ! Regard oublié au-delà des longues nuits de sommeil paisible ; regard d’enfant… Et je lis avec des yeux de douze ans ce que j’écris avec des doigts qui en auront vingt-deux demain… Et je rajeunis… Je rejoins mes amours et mes haines enfantines et retrouve ma pureté  originelle…

 

 

            Ma plume, je la dépose tandis que dans mes yeux brille enfin la haine pure, propre de l’enfance…

 

 

Ivan de Duve

 

25 juillet 1956

 

Publié dans Journal intime

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article