Mon journal de l'an 2000

Publié le par Ivan de Duve

Vendredi 12 mai 2000

 

 

Ayant confié à mon épouse adorée le soin de garder ma loge[1], j’ai pu ce matin consacrer plus de deux heures d’horloge à l’une de mes occupations favorites : flâner le long des quais, fouiner chez les bouquinistes, discuter le coup avec ceux que je considère comme des frères[2], parcourir les rayons d’une librairie amie[3], tailler une bavette avec son tenancier[4], faire mes provisions[5] au risque de voir en rentrant ma vénérable[6] épouse froncer le sourcil gauche alors qu’elle s’attend à une moisson de droite ; bref,  me préparer des instants de bonheur à satisfaire mon vice impuni[7].

 

 

Trouver, le même jour, chez un premier bouquiniste La Source Vive d’Ayn Rand (édition Jeheber, 1945), puis chez un autre bouquiniste une réédition (Olivier Orban, 1981) du même ouvrage ainsi que, du même auteur, La Vertu d’Egoïsme (Les Belles Lettres, 1993) et encore, chez un libraire cette fois, une toute récente réédition de La Source Vive (Plon, 1997), n’est-ce pas là ce que Louis Pauwels appelait une coïncidence troublante ?

 

 

Ainsi, dans ma loge, je me replonge dans L’Individu et ses ennemis d’Alain Laurent (Hachette, collection Pluriel, 1987) pour me remémorer son remarquable chapitre[8] XVII intitulé Le renouveau américain et libertarien des droits de l’individu[9]. J’y retrouve cette citation d’Ayn Rand « La notion tribale du bien commun sert de justification morale à la majeure partie des systèmes sociaux et de toutes les tyrannies dans l’histoire {...}. Quand le bien commun d’une société est considéré comme quelque chose de séparé et de supérieur par rapport au bien individuel de ses membres , cela signifie que le bien de quelques-uns a une priorité sur le bien des autres qui sont dégradés au statut d’animaux sacrificiels[10]». C’est pourquoi les Jupin et Jospé n’admettront jamais que « l’homme doit vivre pour lui-même, sans se sacrifier pour les autres et sans que les autres se sacrifient pour lui ». Vivre pour soi, cela signifie que « l’accomplissement de son propre bonheur est, pour l’homme, le plus élevé des objectifs moraux {...}. L’éthique objectiviste[11] est la moralité de la vie, contrairement aux {...} écoles de théorie éthique {...} qui ont mis le monde dans l’état où il se trouve actuellement et qui représentent une moralité de mort »[12]

 

La réédition chez Plon (1997) de La Source Vive d’Ayn Rand est un des grands événements de l’édition française. Un événement qui a l’importance[13] de la publication, en 1932, du Voyage au bout de la nuit. Si j’admets que Louis-Ferdinand Céline est le plus grand écrivain français du XXe siècle, je considère Ayn Rand comme l’écrivain le plus important du siècle.

 

 

Et pourtant, en France, en Suisse et en Belgique, qui connaît Ayn Rand ?

 

 

« Qui est John Galt[14] » est la question qui ouvre le second roman d’Ayn Rand La Révolte d’Atlas dont les éditions Jeheber ont fait paraître en 1959 les deux premières parties « Les Requins » et « Les Exploités » mais dont la troisième et dernière partie annoncée sous le titre «  La Revanche  » n’a jamais été publiée en français. J’espère que les Editions Plon qui ont pris l’excellente initiative de rééditer cette année La Source Vive[15] auront rapidement la bonne idée d’éditer enfin en français, dans sa totalité,  Atlas Shrugged[16], We the living  (1936)[17], les textes des nombreuses conférences et essais d’Ayn Rand dont « The Virtue of Selfishness ».

 

 

Mais qui est Ayn Rand ?

 

 

Née en Russie, à Saint-Petersbourg, le 2 février 1905, Alice Rosenbaum est la fille d’une famille juive aisée. Après avoir fui son pays devenu l’U.R.S.S. dont l’étatisme et le collectivisme suscitent en elle une réprobation viscérale et être passée par la Suisse et par la France , c’est en 1926 qu’elle gagne les Etats-Unis.

 

 

A peine débarquée sur le sol américain, la jeune immigrée se choisit un nouveau nom : Ayn Rand. C’est sous ce nom qu’elle publie ses œuvres. Dés ses débuts, elle réussit à imposer son talent sans faire la moindre concession à ses idées.

 

 

Le succès populaire de « The Fountainhead »[18] (1943), puis d’ « Atlas Shrugged »[19], la consacre en écrivain de tout premier plan. Ayn Rand se met rapidement au service des idées qui ont valu aux héros de ses romans la faveur enthousiaste d’un vaste public. En 1958, elle crée un « Institut » pour diffuser la philosophie objectiviste et entreprend une véritable campagne en faveur des droits souverains de l’individu.

 

 

C’est en militante de son propre mouvement qu’elle combat le social-étatisme de l’Etat-providence, le collectivisme, l’altruisme sacrificiel, bref, tout ce qui brime l’individu et le devoir naturel de l’individu à poursuivre son propre intérêt. Elle prône la mise en place d’un Etat minimum faisant respecter le droit.

 

 

Ayn Rand a exercé une grande influence sur la vie intellectuelle et politique américaine. C’est à ses idées que Ronald Reagan doit probablement son élection.

 

 

La philosophie objectiviste d’ Ayn Rand, décédée le 6 mars 1982[20], après avoir été propagée par The Ayn Rand Letter et des articles parus pour la plupart dans The Objectivist Newsletter continue d’être diffusée aux Etats-Unis par de nombreuses fondations, instituts et autres groupes de réflexion. Si les Américains sont culturellement prêts à recevoir ses idées, il n’en va pas nécessairement de même pour la plupart des Français et des Belges nés avec des acquis sociaux dans le sang et allergiques au moins d’Etat. « L’accomplissement de son propre bonheur est, pour l’homme, le plus élevé des objectifs moraux ».

 

 

La Source Vive[21]

 

 

Quatre personnages dominent cette fresque de l’architecture. Le premier, Howard Roark[22], architecte magnifiquement doué est intransigeant dans sa soif d’absolu ; il ne dépend que de lui-même ; il suscite notre admiration et la haine c’est clair[23] des minables.

 

Certaines maisons, tout en façade, sont à la fois médiocres et prétentieuses ; d’autres, qui n’ont pas le courage d’être ce quelles sont, ont l’air de s’excuser pour chacune de leurs briques ; d’autres encore ont quelque chose de faux, de replâtré, de malsain. Les demeures que vous construisez expriment toutes le même sentiment, un sentiment de joie. Non pas une joie passive, mais une joie exigeante. Un sentiment qui, lorsqu’on l’éprouve, a quelque chose d’exaltant et vous entraîne sur un plan supérieur.

 

Un édifice crée sa propre beauté et son ornementation découle naturellement de son thème intérieur et de sa structure.

 

 

Le second, Peter Keating, architecte arriviste est prêt à toutes les bassesses et, partant, à toutes les concessions ; il provoque notre révolte et, comme les provoqua, il y a peu, le crétin des Pyrénées, les sollicitations de ses semblables. Le troisième, Gail Wynand, est un être mystérieux qui manipule l’opinion grâce aux médiats[24] et à ses journaux[25].

 

Il avait toujours ce calme d’une qualité si particulière et qui semblait fait de deux choses : de cette tranquille assurance que donne à un homme la certitude de se tenir parfaitement en main et de la simplicité enfantine avec laquelle il acceptait les événements qui lui paraissaient inévitables,

 

 

La quatrième, Dominique Francon, journaliste riche, belle et jeune, cherche à se réaliser elle-même entre son indifférence pour l’un et ses attirances pour les deux autres.

 

 

...Ce n’était pas une réponse au désir, ni même à l’acte sexuel, mais la soumission de la femme à l’homme qui porte en lui la force de vie.

 

...Et l’amour crée l’exception.

 

...Et ce serait justement l’offrande, le quelque chose de totalement différent que vous désireriez offrir à l’homme que vous aimeriez.

 

...Vous êtes si belle, Dominique. C’est un si charmant don de Dieu, qu’un être dont la beauté intérieure correspond à l’aspect physique.

 

 

Ce très grand roman, l’un des plus beaux du monde, est une œuvre hardie et forte qui témoigne de façon admirable de l’essence même de l’homme vrai.

 

 

Mais mon ange tutélaire me rappelle à ma tâche de concierge ; je vais de ce pas distribuer le courrier et sortir les poubelles[26]. En attendant de reprendre la plume, c’est de tout cœur, que je vous exhorte  à la lecture de «  La Source Vive  » pendant l’été et que j’encourage la maison Plon à poursuivre l’édition des œuvres de ce remarquable écrivain qu’est Ayn Rand.

 

 

Dimanche 14 mai 2000.

 

 

Une critique de Patrick Laurent dans Rivarol me donne envie d'aller avec Isabelle voir au cinéma le film The End of the Affair de Neil Jourdan. Je cherche sur Internet pour trouver dans quelles salles il passe à Bruxelles. Aucune. Je cherche en Belgique. Il passe à Anvers. Va pour Anvers. Ciné Calypso 2 à 15 h. Bonne surprise. Réduction pour pensionnés même le dimanche. Film en V.O. avec sous-titrages français et néerlandais. Donc même programme que dans une salle bruxelloise mais à moitié du prix.

 

 

Le début du film décevant. Puis la mayonnaise prend. Le milieu du film vous emporte. L'écriture de Graham Greene est parfaitement transposée à l'écran. Les acteurs Julianne Moore (la femme adultère), Ralph Fiennes (l'amant) et Stephen Rea (le mari trompé) sont de grands acteurs.

 

 

Tiré d'une banale histoire d'adultère, le film est un grand film. Pourquoi ne passet-il pas sur les écrans bruxellois?

 

 

Et le dernier Woody Allen (Dieu sait si je n'aime pas Woody Allen !) consacré à un fabuleux jazzman (Dieu sait si j'aime le jazz ; je l'aime même au point de me farcir Woody Allen !).., pourquoi passe-t-il en France depuis trois mois et pas encore en Belgique? Sommes-nous donc voués aux navets politiquement corrects et artistiquement insipides?

 

 

Lundi 15 mai 2000

 

 

Deux lignes, deux lignes seulement, de Pol Vandromme dans La Semaine ont suffi pour me faire acheter le dernier roman de Vincent Landel Les larmes de Léa Kheim paru à la Table Ronde. Similitude troublante avec La fin d'une liaison. Début décousu. Puis, à la fois, rythme plus vif ; sentiments plus mûrs ; intrigue mieux construite. De très belles pages. Un seul regret : la fin, un peu mièvre. A part cela, un beau livre d'un jeune auteur. Né en 1958, Vincent Landel avait publié Le livre de mon chat chez Gallimard / Jeunesse et Place de l'Estrapade à la Table Ronde.Les larmes de Léa Kheim lui permet de jouer dans la cour des grands.

 

 

Mardi 16 mai 2000.

 

 

C'est avec émotion que j'ai découvert cette Shanghai vivante, illuminée, névrosée, cupide, commerçante, cosmopolite, et corrompue, ville hors du commun dont Ernest O. Hauser retrace magistralement l'histoire de 1842 à 1937 dans Shanghai à vendre paru chez Valmonde. Ouverte aux étrangers par le traité de Nankin, Shanghai voit l'arrivée des premiers résidents anglais, français, américains, japonais et connaîtra la révolte des Boxers, une insurrection, la guerre des Seigneurs et Chang Kai Shek qui écrase la révolution de Shanghai (comment ne pas établir un parallèle entre Chang Kai Shek et Pinochet ; tous deux sauveurs de leurs pays, et entre l'offensive japonaise de la Chine et les bobardements de "nos" forces alliées au Koweit et au Kosovo ? ).

 

 

Lundi 26 mai 2000

 

 

Décidément Belgacom exagère. L'année dernière, j'achète chez mon marchand de journaux une carte, dite Telecard d'une valeur de 1.000 BEF. Ce matin, je dois téléphoner d'une cabine publique. L'écran indique qu'il reste 960 F disponibles. Mais la communication ne s'établit pas. Raison : la carte n'était valable que jusqu'au 30.04.2000. Je vais voir François, mon marchand de journaux, qui me dit ne rien pouvoir faire et me conseille de m'adresser à une Téléboutique de Belgacom, ce que je fais, pour m'entendre dire qu'il n'y a rien à faire. Il semble donc normal à Belgacom d'avoir encaissé 1.000 F pour une communication zonale d'une valeur de 40 F. Moi, j'estime que ce n'est pas normal.

 

 

Ce même jour, je téléphone à Skynet, pro-videur de Belgacom pour obtenir un renseignement. Après m'avoir obligé de pousser plusieurs touches de mon appareil téléphonique, un message enregistré me met en attente avec, je dois le reconnaître, une fort belle musique de fond, malheureusement interrompue à multiples reprises pour me demander, en vue de gagner du temps (sic), de préparer mon logue-inne et mon mot de passe. Après une demi-heure d'attente, j'en ai marre et raccroche. Question : combien va coûter cette communication ?

 

 

Au courrier, je trouve une lettre de Belgacom dans laquelle je lis J'ai le regret de vous informer que le bénéfice du tarif téléphonique social ne peut pas vous être accordé. En effet, pour bénéficier de cet avantage, vous ne pouvez disposer que d'un seul raccordement téléphonique. J'en conclus que les personnes âgées ont eu tord, de souscrire au Belgacom Twin, moyen idéal pour réaliser de sérieuses économies (sic).

 

 

Cabine publique, mot de passe, sérieuses économies : mon c…, comme disait Zazie dans le métro

 

 

Vendredi 2 juin 2000

 

 

Retrouver Doctor Gabs au American Jazz Evening a été un réel plaisir.

 

 

Déjà, aller l'écouter de temps en temps au piano du Bar de l'Hôtel Métropole, entre 19.00 et 20.00 h., en sirotant un coquetèle Alexandra, jouer de vieux blues classiques, tels Misty et Cry me a River nous procure, à Isabelle et moi, une joie des plus agréables, déjà l'avoir écouté en 1997, 1998 et 1999 au Cirque Royal était sympathique. Mais alors là, au Palais des Beaux-Arts, quel régal d'écouter ce fils aussi spirituel d'Erroll Garner que Léon l'était d'Adolf, accompagné de la sublime Rhoda Scott, fabuleuse organiste aux pieds nus, elfe de la soirée, et de ses invités Ingram Washington, baryton à la voix de velours agréable comme un vieux Chasse-spleen, , Lena Gee, qui promet mais à qui aucun Nat King Cole n'a hélas appris à se servir correctement d'un micro, le Blue Strings Trio, dont l'interprétation égyptienne ne valait pas crotte de chameau, et le New Orléans Jazz Band, quartet venu de Suisse et dont seul le Banjo nous a hélas privé d'un solo.

 

 

C'était baigner dans le bonheur, dans la joie, la tendresse, le lyrisme, la virtuosité. Un grand moment musical.

 

 

La création jazz de l' Ode à l'Amour in Maestra, du jeune compositeur français David Lasserre dédiée à leurs Altesses Royales, la Princesse Mathilde et le Prince Philippe, ajoutait une touche particulière mais hors de sujet à cet événement musical.

 

 

A quatre jours du cinquante-sixième anniversaire du débarquement en Normandie, la célèbre phrase mais qui nous libérera  de nos libérateurs? ne s'applique décidément en rien au débarquement du vrai jazz en Europe. Preuve en est le duo Doctor Gabs et Rhoda Scott : une rencontre fabuleuse, un duo du tonnerre, deux véritables virtuoses du jazz, du charisme pur, un vrai moment de bonheur.

 

 

Mais pourquoi doctor ? Un proverbe chinois affirme que si tu es malade, tu dois faire appel à un médecin et que si ce dernier n'arrive pas à te guérir, tu dois habiter une maison construite en bois. Les fans de Gabs considèrent sa musique comme un remède qui soigne mieux que certains médecins, en aidant les humains à communiquer entre eux.

 

 

Publié dans Journal intime

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