Journal de mes 20 ans (2)

Publié le par Ivan de Duve

 

 

L’histoire de ma vie en 12 lignes :

 

1.      Naissance ?

 

2.      Enfance difficile

 

3.      Aspirations littéraires et religieuses.

 

4.      Collège de 12 à 18 ans : lutte pour garder ma personnalité naissante.

 

5.      Blessures extérieures et souffrance intérieure.

 

6.      Un an dans un autre collège. Suzanne, Marisa, Tchoun. Aspirations artistiques.

 

7.      Saint-Exupéry

 

8.      Bonheur relatif.  

 

9.      J’oubliais de 16 à 19 ans :  spleen. Fin du collège : ouf.

      10.  Un mois en Angleterre : Claude.

      11.  Depuis lors : difficultés familiales.

 

12.  Cynisme.

    Le grand tort des éducateurs catholiques est de nous présenter l’attitude chrétienne, la morale chrétienne comme naturelles. Attitude et morale chrétiennes sont antinaturelles et c’est parce qu’elles sont antinaturelles qu’elles sont spirituelles. Elles trouvent leur source dans la liberté humaine. En les présentant comme naturelles les éducateurs catholiques en ont tait une attitude et une morale inhumaines.

 

    Je demandais à un camarade ce qu’il étudiait en morale na­turelle ; il me répondit :  le mariage. Je lui objectai que le mariage est antinaturel ; il dut me prendre pour un fou… C’est du moins ce que je conclus à voir son air consterné. Le camarade était sur le point d’être licencié en philosophie et lettres. Pauvre philosophie et pauvres lettres qui se voient licencier des gens qui ne savent même pas ce qu’est la nature, thème premier de la philosophie et thème important de la littérature.

 

    Et l’on s’étonne de l’emprise qu’a l’Allemagne sur 1’Europe et on lui reproche de vouloir dominer l’Europe ! Or 1’Allemagne est le seul pays à savoir retourner aux sources. L’Allemagne est le seul pays à licencier de gens qui savent ce qu’est la nature, source première de notre puissance. J’estime légitime l’emprise allemande sur l’Europe car j’estime légitime 1’emprise de la puissance sur la faiblesse puisque seule la puissance peut renverser la faiblesse.

 

    Nous en sommes arrivés à une telle confusion entre na­ture et christianisme qu’au nom du christianisme nous demandons aux faibles de protéger, de fortifier et de sauver les faibles. Comme si  la faiblesse était un privilège. On ne protège pas la faiblesse, on ne la fortifie pas, on ne la sauve surtout pas. On la détruit pour la remplacer par la puissance.

 

    Bienheureux les pauvres en esprit. C’est-à-dire les riches en révolte. On ne doit pas protéger, fortifier et sauver la pauvreté de l’esprit. On doit la remplacer par la puissance de la révolte. Et la source de la révolte est la nature. Et l’objet de la révolte est la nature. La révolte n’existe que par l’existence de la nature. Comme le bien n’existe que par l’existence du mal. Et l’être par 1’existence du non-être. Bienheureux les pauvres en esprit. Bienheureux les pauvres en mal. Bienheureux les pauvres en non-être. Car sont heureux les puissants en révolte, les puissants en bien et les puissants en existence. Car l‘homme est un Dieu tombé qui se souvient du ciel.

 

    Car l’amour le meilleur est cet amour furtif qui ne laisse après lui qu’une image effacée.[1]

 

    Je ne sais pas si c’est l’amour le meilleur qui ne laisse après lui qu’une image effacée ; je ne le crois pas. Mais je trouve à la fois un charme très grand et un parfum très subtil à un tel amour. Amour de vacances, edelweiss entrevu. Mais joie et peut-être bonheur de retrouver un jour cette image effacée, cet edelweiss, cet amour. Joie et bonheur. Ou terrible déception ?


Michèle Neefs, Marie Lilar[2], Jacqueline Priem : le charme, la grâce et la beauté. Pourquoi les vertus sont-elles si dispersées ? Claude Ségal : l’inquiétude, le désespoir et le doute. Pourquoi les défauts sont-ils unis ? J’entends les défauts nécessaires pour que les vertus soient parfaites. Car j’estime une femme possédant beauté, grâce et charme parfaite h la manière d’un tableau de Rubans. C’est-à-dire ennuyeuse. J’estime une femme possédant beauté, grâce et char­me, inquiétude, désespoir et doute : une femme parfaite à la manière d’un dessin de Rubens ; c’est-à-dire agréable. Marie Lilar n’a que la grâce. Cette fausse ingénue, sortie le Proust semble-t-il. Jacqueline Priem n’a que la beauté. Une beauté vraie parce que spéciale. Michèle Néefs allie la beauté et le charme. Son doute repose sur une certitude et n’est donc pas véritable, c’est peut-être ce qui rend son charme véridique. .Claude Ségal, n’est que désespoir : ce qui la rend si fascinante. Car le défaut appelle la correction; le désespoir appelle  l’espérance, l’être appelle le non-être. C’est ce qui rend peut-être mon amour pour elle “paternel’ Il est vraie que tout amour est paternel puisque. tout amour est créateur. Et j’oubliais Nisy, cet objet d’art. Il y a une différence essentielle entre Nisy Stassens et les autres amitiés dont j ‘ai parlé. Les autres appelaient une créa­tion. Le sentiment qu’elles éveillent est celui de l’artiste devant une chose susceptible pour lui d’être transformée en œuvre d’art. Ici rien de pareil. Je me trouve devant une œuvre d’art. Ce qui dans Nisy rend un amour possible, c’est de n’être créé par personne. Car il est des œuvres d’art incréées. Ainsi une aurore boréale. Susanne Wauters appartenait encore une autre catégorie. À vingt-quatre  ans elle gardait un cœur d’enfant ; et des yeux d’enfant. Ainsi la nuit, chantée par cent poëtes et toujours jeune. Suzanne Wauters est la seule femme que j’ai connue qui soit réellement pure. Elle n’appelait pas l’amour charnel mais appelait un amour enfantin. Ainsi les poupées. Mais les .poupées se brisent. Résumons Marie = grâce. Jacqueline = beauté. Michèle = charme fait de beauté et de faux doute. Claude = désespoir fascinant. Suzanne = pureté fragile. Nisy = couleur exotique.. C’est pourquoi j’aime Marie d’une façon gracieuse, Jacqueline d’une manière plastique, Michèle avec une attention charmante, Claude désespérément, Suzanne comme un. Bel objet fragile (beau parce que fragile?). Nisy comme une aurore boréale.

 

    Accoudé à ma table de travail, je regardais par la fenêtre. Dans le prolongement de non regard, il avait une rue bien éclairée que bordaient des jardins entourés eux-mêmes de grilles. Appuyé nonchalamment à une de ces grilles, un garçon, qui pouvait avoir entre quinze et dix-sept ans semblant jouir d’un tendre farniente. Une gamine de quinze ans vint à passer en bicyclette. Elle s’arrêta. Mit pied à terre ; engagea la conversation. Le garçon qui avait attiré mon attention gardait sa pose nonchalante et son aspect même m’apprit qu’il menait le jeu. Il le menait bien car la gamine ne faisait absolument pas mine de suivre son chemin. C’est alors que soudain le garçon fit un bond au-dessus du petit mur qui terminait la grille et disparut derrière une haie. La gamine pédala lentement. Une autre jeune fille arriva dans la rue, déboucha sur la mienne, disparut. Le garçon refranchit le petit mur, regagna la grille, s’y appuya à nouveau et reprit la conversation interrompue. Il gardait toujours la supériorité. Une bande d’enfants arriva, l’entoura : qui à bicyclette, qui à trottinette qui à pied tout simplement. Le garçon prit figure à la fois de chef et de centre d’intérêt. Un môme le taquina ; il le poursuivit en courant tandis que la bande d’enfants le suivait comme un seul homme. La gamine ~crût devoir l’imiter et se mit à la poursuite d’un autre enfant. Enfin il dut leur dire qu’il rentrait chez lui car tous par­tirent et il ouvrit une porte pour échapper à mon regard.

     Programme de lecture Tacite, Homère, Saint-Simon, Las Cases, Clermont, Proust, Valéry, Gide (Journal). Lire énormément. Les classiques. La postérité ne s’encombre pas. Fuir les livres médiocres. Ne lire que le meilleur. Assez de temps perdu. S’intoxiquer de classicisme. Lire les vrais classiques : Racine et pas Molière. Ma bibliothèque ne devrait compter que des chefs-d’œuvre. Mais tous les chefs-d’œuvre en français, les Allemands, les Anglais, les Latins, les Améri­cains. Essayer de les avoir en belle édition. Sacrifier 5.000 francs par an à ma bibliothèque. Mais l’agrandir de chefs-d’œuvre uniquement. Et dans le choix des chefs-d’œuvre, être universel. Essayer d’être complet : Alain-­Fournier mais aussi Clermont.

 Projet : éditer les classiques séparés et difficiles à trouver en une collection belle et simple : beau papier, belle couverture mais pas d’illustrations... Lautréamont, de la Fayette, de Prévost, Clermont, Érasme..., les Indous.

 Ah ! Petite Monette, comme tes yeux brillaient de plaisir quand je t’ai rencontrée hier, à peine rentrée de ton voyage de 15 jours pas­sés en Espagne. Ton visage bronzé évoquant le soleil. “C’était magnifique~ disais-tu sans cesse, ne trouvant pas les mots pour expri­mer ton bonheur. Puis tu t’es mise à évoquer les souvenirs... « Il y avait Toto. Il a 27 ans et connaît tout le monde. Toutes les filles de B. sont passées par ses mains. Et il y avait les garçons d’hôtel. Et il y avait la plage. Et il y avait les heures de danses. Et il  savait... et il y avait...” Les souvenirs jaillissaient, comme des étoiles, le soir. Ah !  Petite Monette, comme je t’enviais, moi qui restais sans parler, qui t’écoutais; ou plutôt comme j’enviais  ton bonheur. Sortir quelques jours des routines quotidiennes, des habitudes, de la monotonie et vivre un rêve... Quelle merveille. Mais déjà tu reprenais : « Quand on a aimé un Espagnol, on ne peut plus aimer un autre homme n te disait Toto. Et c’est peut-être vrai. Comment aimer encore la vie quand on a aimé un rêve ? J’admirais ton courage d’être revenue avec un jour de retard seulement. Fidèle,  malgré le rêve, à la vie. Ah ! Petite Monette, je t’admirais de pouvoir incar­ner le mythe de Pénélope, de promettre aux courtisant pour ne pas leur céder...De revenir le soir à ton premier amour. Car s’il est un mythe que je pourrais incarner, c’est bien celui d’Ulysse. À ta place, en Espagne, je n’aurais pas résisté à l’amour espagnol, Oh ! Non. Et ne serais rentré que beaucoup, beaucoup plus tard. Et tandis que, Monique, ta sœur, jouissait de l’instant présent et écoutait ravie les paroles espagnoles, toi, tendue vers l’avenir comme un arc, tu n’accor­dais au présent qu’une valeur relative. Ah ! Petite Monette, comme j’aimais ton sourire heureux, comme j’aimais tes yeux brillants et ta peau reposée. Comme je les préférais au visage remplis de regrets de ta sœur. Oui, à Hélène, je réfère Pénélope.

 

    Nice. Minuit. Rencontré Betty, charmante de caractère, prostituée de profession. Sans savoir pourquoi je l’ai traitée comme une amie et elle a fait de même. Contrairement à mon habitude, j’étais calme[3]. Elle était nerveuse. Avons bavardé de vacances et de repos. Elle en avait besoin. À l’hôtel, nous nous sommes couchés et je pensais à tout sauf à faire 1’amour. Nous avons bavardé pendant plus d’une demi-heure. Alors je l’ai prise. Cela ne m’a pas fait plaisir mais le contraire l’aurait offensée. Ce qui ma plaisait, c’était sa présence, sa simplicité, sa nudité. Plus l’amour est nu, moins il a froid. J’éprouvais la curieuse sensation de me sentir chez moi. Il me semblait la connaître depuis des années, avoir passé le stade du désir pour apprécier celui de la présence. Et je ne la savais que depuis une heure à peine. Je l’ai quittée brusquement comme il se doit. Mais je ne regrette pas cette heure car ce fut une heure pleine. Mystérieusement. Une heure qui m’a permis de connaître une personne surpassant sa condition. Ce qui est rare. Ce qui est beau.  

 

    Golfe-Juan. Ce matin, je suis descendu sur la plage. Il y avait une très jolie blonde qui se faisait bronzer. Et je me suis assis à côté d’elle. Je suis resté très tranquille pendant cinq minutes puis je me suis mis de l’Ambre Solaire sur les bras et sur la poitrine. Je lui ai demandé de m’en mettre sur le dos. Elle s’appelle Janine et ressemble terriblement à Claude de caractère. Nous avons bavardé quelques heures au bout desquelles, j en savais plus sur son compte qu’elle ne devait le supposer. Elle me cachait plusieurs choses. La mort de son père, par exemple, que j’ai apprise par la suite grâce à l’indiscrétion d’une voisine. C’est curieux comme cer­tains êtres savent se présenter à vous comme dénués du monde matériel. C’est qu’ils en souffrent terriblement. La pauvreté du jour présent et l’incertitude du lendemain leur donne cette singulière vertu, que je croyais réservée aux poëtes, de s’évader du monde matériel, tout simplement. Mais les poëtes remplacent ce monde réel par un monde créé par leur rêve. Les êtres dont je parle ne le remplacent jamais. Ils en font abstraction, tout simplement. Et je les aime ain­si. Ce serait une expérience intéressante à faire en peinture que d’essayer de représenter cet état de choses. Peindre un personnage lumineux, une jeune fille ravissante, avec un front dont la beauté n’empêcherait pas le pessimisme ou plus exactement le manque d’espérance, sur un fond de mystère qui ne se remarquerait pas, tout en s’y trouvant manifestement. Je pense à une Vierge de Memling : il y a un décor de fond arec, je crois, un château auquel mène une route. Sur cette route, il y a un cheval que l’on ne remarque pas en regardant la Vierge.

 

    Chantal m’envoie ce proverbe ; “Plus l’amour est nu, moins il a froid.”

 

Bien sûr, puisqu’il éprouve la chaleur de la nudité.

 

    Dimanche, j’ai donc revu Claude. Elle m’a accueilli sans effusion inu­tile, simplement. Et immédiatement je l’ai retrouvée telle que je 1’avais connue en Angleterre, il y a un an, déjà. La vie l’avait formée. Une vie difficile, amère, terne, écœurante. Enfant, elle n’a pas con­nu d’affection, elle n’a pas connu de sourire. Elle n’a connu que les pri­vations de la guerre. Et sa jeunesse a commencée dans une paix toute semblable à la guerre. Sa mère, séparée d’un mari impossible, avait trop d’autres préoccupations pour s’encombrer de celle qui consiste à élever un enfant avec amour. Et Claude a grandi vaille que vaille. N ‘ayant personne à qui se confier, à qui surtout faire partager ses illusions et leur perte, elle a pris l’habitude de vivre renfermée sur elle-même, ne laissant ses espoirs et ses déceptions aller plus loin que son large front. Et c’est ainsi qu’elle n’a rien trahi des sentiments qui l’habitaient en me revoyant. Lorsque je l’ai rencontrée, il y a un an, elle n’a non plus rien laissé apparaître de ce monde intérieur qui est celui du cœur. Mais j’ai compris que sans en rien dire jamais, elle avait, petit-à-petit, eu confiance en moi. Et ce dut être une sorte d’arrêt pour elle, dans cette suite de jours et d’années pénibles. Une maladresse de ma part a rompu cette confiance si péniblement établie. Et tout fut à recommencer. Ses lettres de sep­tembre témoignent du pire désespoir intérieur, celui provoqué par 1’écroulement d’un unique espoir. Au début de janvier, lors d’un passage à Paris, j’ai revu Claude. Pour elle, à ce moment-là, il n’y avait que le néant entre nous et ce néant, rien n’était appelé à le détruire. Je ne pouvais pas la rejoindre. Seule une fleur que je lui ai fait parvenir en juin m’a semblé toucher une corde sensible. Il est vrai qu’à cette époque Claude ressemblait à une lyre abandonnée sur un rivage, et ma fleur était semblable à un coup de vent capable d’en retirer un son à peine audible. Et si le son fut ouï de la lyre elle-même, c’est d’avantage à cause de la profondeur du silence environnant que de l’importance du son. J’ai revu Claude dimanche. Nous avons passé douze heures ensemble qui ne furent pas des heures perdues ; elles ne suffisaient pas pour rebâtir la confiance mais elles suffirent pour en rétablir les fondements, ou plus exactement, à créer un climat propice. Claude éprouva une douce impression de calme.

 

    Ce calme était presque du bonheur. Ce n’en était pas. Les quatre heures durant lesquelles nous sommes restés étendus devant un feu ouvert et dans la musique ont été suffisantes pour préparer entre Claude et moi une communion où trouver que le bonheur est possible. Il eut été impossible de l’y trouver déjà ; ou plutôt de l’y créer déjà. Car ce bonheur, qui se réduit pratiquement à la confiance, nécessite un effort. Il ne viendra pas tout seul, comme l’an passé. Il résul­tera d’un effort commun, d’un acte commun. Il n’est plus, comme l’an passé, possible par le sentiment. La volonté seule peut le poser.

 

    Quelle est la valeur morale d’une personne traitant d’outlaw quelqu’un qui ne suit pas une loi imaginaire formée psychologique­ment dans l’esprit de cette personne ? Pour moi, cette personne est immorale car la morale est basée sur la liberté tandis que le jugement de la personne en question refuse toute liberté.

 

    J’ai revu Michèle, hier soir. Je savais que je l’aime. J’en ai trouvé la preuve qui réside dans la différence psychologique qui existe entre la manière, entre l’état où je la pense et celui où je trouve les autres jeunes filles.

 

    La preuve de la beauté du vulgaire réside dans la grandeur de la Légion.

 

    J’ai revu Claude et nous nous sommes couchés dans le sable ; l’un contre l’autre. Son corps avait confiance en le mien. Nous n’avons presque pas parlé, occupés à nous retrouver. J’ai voulu l’embrasser mais la porte de ses dents était close. Je lui ai demandé pourquoi. Elle m’a répondu qu’elle n’en avait pas envie. J’ai voulu savoir. Impossible. Alors elle m’a embrassé. Et nous sommes rentrés. Elle avait l’air heureuse. Elle était gaie. Elle a dix-neuf ans demain.

 

    Chantal n’est pas pour moi. Je ne la comprends pas. France m’intéresse.

 

    Le Christianisme prétend augmenter 1’homme situé entre le naturel et le surnaturel en le faisant progresser vers le surnaturel. Toute progression vers le surnaturel entraîne une régression équivalente du naturel. L’essence de l’homme est équilibre entre naturel et surnaturel. Cette progression et cette régression font perdre à 1’homme son équilibre. Le Christianisme faisant perdre à l’homme 1’équilibre qui est son essence vitale est inhumain. Le chrétien est aussi inhumain que le viveur ; l’un comme l’autre écartant l’homme de son équilibre. Seul le héros est humain qui sait maintenir son équilibre repoussant avec un égal mépris la tentation de s’animaliser et de s’angéliser. L’humanité peut se diviser entre ces trois groupes d’hommes : les viveurs, les héros et les mystiques. Les viveurs sont naturels ; les héros sont humains ; les mystiques sont antinaturels. Viveurs et mystiques sont inhumains. Le prêtre du viveur est le savant ; celui du mystique, le théologien ; celui du héros, le philosophe.., ou le poëte.., ou le guerrier car le sens de la vie est le sens de la mort.

 

    Sive fuit, sive non fuit, nihil ad rem.[4]

 

    To be or not to be, that is the question.[5]

 

    Qu’il ait été ou qu’il n’ait pas été, peu importe. Être ou ne pas être voilà la question.    Cicéron, classique, conservateur, dit ce qui lui a été transmis sans se soucier de la réalité de ces dires. Shakespeare, baroque, cherche s’il est ou s’il paraît, s’il est un héros ou s’il paraît un homme, comme le fera Gide trois cents ans plus tard. Différence entre le classique acceptant la tradition et le moderne doutant même de l’actuel. Joignons les deux esprits et nous retrouvons le christianisme intermédiaire.

 

Qu’il ait été ou qu’il n’ait pas été, peu importe qu’il soit ou qu’il ne soit pas voilà la vraie question.

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Journal intime

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