Journal de mes vingt ans (1)

Publié le par Ivan de Duve

Ivan de Duve

 Journal de mes vingt ans

  Autoédition 200

Ce journal, retrouvé par hasard en 2006, a été rédigé entre le 11 juin et le 21 décembre1954.

 

 

 

J’avais 20  ans…j’en ai 72… plus d’un demi-siècle a passé !!

 

          L’être,  englobant   parfait, est   absolu.  L’homme,   par  l’être,  vise   l’absolu,  dépasse  sa  condition. L’homme est le seul animal qui sait qu’il va mourir et c’est parce qu’il sait qu’il va mourir qu’il ne mourra pas. L’ home qui devient ce qu’il est, vise 1’être, meurt au devenir, naît à l’être. C’est ainsi  que l’on peut dire quo 1’ homme passe sa vie à mourir et naît par sa mort. Les anciens en prétendant qu’avant d’avoir renversé Les valeurs par sa révolte, l’homme, au milieu de sa vie, redevenait de plus en plus jeune Jusqu’à s’évanouir en mince flocon de neige, n’étaient, pas si loin de la réalité. De fait, la vie n’a de sens qu’en tant que mort et la mort n’a de sens qu’en tant que vie. Et Platon, en enseignant d’apprendre à mourir au sensible pour accéder à l’intelligible, donnait à la vie son vrai sens. L’homme est en puissance ;  par sa mort, il entre en acte aurait conclu Aristote.

 

 

 Rien de plus ridicule qu’une jeune fille jouant chat-souris sans connaître les règles du jeu.

 

 

 Un poëte[1] écrit parce qu’il est triste, ou trop joyeux.

 

 

La tristesse du poëte provient de ce que le monde n’est pas unifié selon son désir. En écrivant,  le poëte unifie le monde dans son poëme et s’unifie lui-même dans ce monde.

 

 

Une fille pauvre au Moyen Âge : « Je vais épouser Messire le Roy .» Sa mère : « Messire le Roy c’est presque Messire Dieu. Vous irez au couvent pour perdre le péché d’ambition. » La fille : « Madame ma mère, au couvent on épouse Messire le Christ. Je suis donc moins ambitieuse en épousant Messire le Roy. »

 

 

 Le miracle de l’amour : l’existence. Ainsi l’amant existe an donnant son existence à l’aimée et en éveillant l’existence de l’aimée. C’est ce qui explique la création : Dieu, dans sa solitude, n’avait pas d’existence. Comme un homme solitaire à la Côte d’Azur y fait venir ses amis, Dieu créa les hommes et devint existant parfait.

 Le christianisme impose d’aimer ses frères, non comme les francs-maçons en tant qu’appartenant leur culte mais en tant qu’êtres humains. Le christianisme impose d’aimer tous les hommes. Aimer suppose que j’on respecte la liberté de ceux que l’on aime. L’homme moral ne respecte pas la liberté de 1’homme immoral (amoral)  tout comme l’homme d’un parti politique ou d’une religion ne respecte pas la liberté de 1’homme d’un autre parti ou d’une autre religion.

 En fait, le chrétien, homme religieux et moral, ne respectant pas la liberté du non-chrétien, parce que ne respectant ni son immoralité (amoralité) ni sa religion aime ses frères à la manière des maçons. Le chrétien est donc sectaire, Or le christianisme est un, c’est-à-dire universel. Le chrétien est en opposition avec le christianisme, est en opposition avec lui-même, est donc l’être immoral par excellence.

 Je ne comprends pas la manie qu’ont les gens d’une classe sociale de traiter indistinctement tous les gens d’une classe inférieure sous le même vocable ; voyous…

 Pour ma part, j’avoue trouver énormément de grandeur à une princesse de faubourg, à un roi de voyous. Princesse de faubourg… cheve­lure abondante, yeux étrangement expressifs, {glopikoi ophtalmoi}, poitrine pointée comme une proue dans un bustier de satin, jambes fermes moulées par le fuseau de la jupe bleu clair, talons hauts. Roi des voyous : cheveux abondants mais ramassés par l’eau, bouche arquée par l’orgueil, chemise entrouverte sur un torse puissant, pantalon serré sur un petit cul rebondi et haut placé, chevilles fines. La Princesse de faubourg et le Roi de voyous ensemble, valsant sur une patinoire dans un tour­billon d’orgueil royal....

 En amour, 1’homme moral est celui qui se contient, qui se réserve pour une option unique et éternelle. L’homme immoral est, au contraire, celui qui se disperse en options multiples et momentanées. Comme si 1’homme était capable d’une affirmation absolue. En fait, le Héros se situe antre 1’homme moral et l’homme immoral mais sur un plan supérieur. Se reconnaissant incapable d’une option absolue, il cherche dans des options relatives la possibilité d’une option absolue.

 Je suis dégoûté à 1’extrême de tout ce qui compose la vie. Et cependant je nai aucune envie de quitter la vie. La vie n’est pas ce qui la compose. La vie est à la mesure de 1’homme. Et tout comme 1’homme n’est pas ce qui le composes, n’est ni fini puisque pas uniquement devenir, ni infini puisque pas uniquement être, mais poussée entre le fini et 1’infini, ainsi la vie est ce qui me permet de tendre hors de ce qui la compose et m’écœure sans me permettre d’arriver à un niveau~ supérieur, lequel seule la mort peut me faire atteindre. Mais je n’ai aucune envie d’y accéder trouvant la jouissance que procure cette tension infiniment supérieure à 1’idée que je me fais de cet état.

 Je ne désire d’ailleurs aucun état. Tous ceux dans lesquels je me suis trouvé m’ont extrêmement déçu. Y compris celui dans lequel, je suis C’est pourquoi je préfère un état inférieur qui permet une tension, une poussée, à un état supérieur qui l’exclut. Être un ange me semble aussi ennuyeux que de voir un tableau parfait (Rubens) ou que de baiser mie femme parfaite (?). Être un être humain a le même charme que de voir un dessin imparfait (Rubens) ou que de baiser une femme imparfaite (Claude) L’un comme l’autre permet une espèce de rêve, de désir de mieux. Ce rêve ou ce désir est indispensable pour qu’il y ait plus de charme à un état.

              « Il me semble que les philosophes n’ont point mal défini l’amour quand ils ont dit que c’est comme une entremise des dieux, voulant sauver et garder quelques jeunes personnes.”[2]

 Cette réflexion souligne davantage l’aspect fidélité que l’aspect évidence de l’amour comme l’emploi Plutarque en l’attribuant à Ariane et à Thésée. Car nombreux sont les amours évidents et rares les fidèles (Je ne parle pas d’amours mués en habitudes mais d’amours demeurant amours malgré le temps et ses inévitables flétrissures).

 « Et si elle seule se sentit passionnée de son amour, je dis, et non sans grande vraisemblance, qu’elle en mérita d’être depuis aimée par un Dieu ». Ariane, contrairement à l’affection des autres femmes, était sous le coup de La passion. Pétrarque considère cette passion comme une vertu. Pétrarque est un sage.

     « Sentiant mulieres naturam feminarum omnem castitatem pati… »[3] Que les femmes comprennent que la nature des femmes supporte une chasteté totale… Une femme entièrement chaste ne peut sacrifier son désir de s’assurer la dévotion de l’homme. Pour sacrifier ce désir, elle doit s’abandonner à son instinct propre. C’est ce qu’avaient compris les anciens en exigeant de chaque femme un acte de prostitution. Ce n’est qu’en considérant l’nomme comme une personnalité propre complétant la sienne que la femme arrive à sa véritable nature. Cicéron a donc tort d’affirmer que la nature des femmes supporte une chasteté totale puisque justement les femmes n’accèdent à leur véritable nature qu’en sacrifiant la totalité de leur chasteté.

    J’aurais aimé connaître l’opinion de Cicéron sur ce que supporte la nature des hommes. On peut le supposer d’après ce qu’il dit des Mystères : “Car si Athènes a produit des choses divines et merveilleuses, elle n’a, à mon avis, rien donné de mieux que ces mystères par lesquels nous avons été transformés d’une vie végétative et épaisse en une vie d’hommes civilisés et humains. Par cette initiation (comme on dit) nous avons appris ce qu’est le principe même de la vie, nous avons appris comment vivre non seulement avec joie mais avec un véritable espoir pour le moment de la mort. “Nam mihi quum multa eximia divinaque videntur Athenae tuae peperisse atque in vita hominum attulisse, tum nihil melius illis mysterus, quibus ex agresti immanique vita exculti ad humanitatem et mitigati suemus : initiaque ut appellantur, ita re vera principia vitae cognovimus :  neque solum cum laetitia vivendi rationem accipimus, sed etiam cum spe meliore moriendi.”

 

      La nature humaine aspire à la prostitution. Le viveur se prostitue à la femme par le sexe. Le poëte se prostitue à l’être par l’analogie. Le prêtre se prostitue à Dieu par la prière. Le soldat se prostitue à la patrie par le sang. Et le héros se prostitue au meilleur de lui-même par la vertu.. On peut ajouter que Dieu se prostitue par les hommes.

      Sceleris est poema tristis ; et :  praeter eos eventus, qui. sequntur, per se maxima est. [4]   Le châtiment du crime est triste et, sans tenir compte de tout ce qui s’en suit, est très grand en lui-même. 

     Cicéron se montre ici romantique à la Rousseau. Le crime, versant dans 1’âme humaine une tristesse infinie, montre que la nature de 1’homme tend vers le bien. Ceci suppose que le mal appelle le bien, que le non-être évoque l’être et rassemble à l’optimisme cosmique de Leibnitz. De fait, s’il est vrai que le héros est un homme tendu vers le meilleur de lui-même ou, si l’on préfère, vers sa perfection, il est ridicule de dire que le viveur est triste ce qui serait lui supposer une âme de héros ou, en d’autres termes, le dire séparé dans sa structure même. Or le viveur est charnel jusque dans son esprit. Comme le prêtre s’efforce d’être spirituel jusque dans sa chair. Le héros lui, est spirituel charnellement et charnel spirituellement. Il est chair-esprit. Il n’est ni chair, ni esprit, ni chair plus esprit. Le héros est essentiellement humain.

      Un ami me parla longuement de la beauté d’un amour unique et fidèle Il me reproche de me laisser séduire par la variété des parfums et des couleurs si bien que j’eus honte de mes faiblesses et qu’en mon for intérieur j’admirai sa vertu en me promettant de l’imiter à l’avenir, dans un sincère repentir de ma vie antérieure hélas par trop dévergondée. En vérité je fis pendant plusieurs jours de sérieux pro­grès dans la voie de la vertu si bien que ce fut avec une certaine fierté que je sonnai chez mon ami pour lui faire part de mes progrès. Je le trouvai en compagnie de l’objet tant vanté de son unique et merveilleux amour qui m’avait si fortement tenté par son parfum de vertu. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, ma déception, mon épouvante en me trouvant face à face avec un infâme laideron ; ce qui eut pour effet immédiat de me faire fuir au plus vite le chemin de la vertu pour me replonger sans aucun remords dans le charme infini de mes amours lé­gères et dévergondées. Car si j’avais quitté la beauté du mal à l’évo­cation de la beauté du bien, je vous avoue que je n’hésitai pas une seconde à re-préférer la beauté du mal à la laideur du bien rencontrée. Et que ceux qui n’eussent pas agi de même me lancent la première pierre.

          J’ai été voir Le diable au corps au cinéma. Le film est bon. Moins bon que le livre car rempli de scènes inutiles : enterrement, mort de Marthe…  Le rôle de François est interprété à la perfection, Celui de Marthe est bien joué mais la Marthe du film n’est pas celle du livre. Raymond Radiguet présente des personnages faisant corps avec leurs passions et leurs sentiments. Le film montre une Marthe dominée par sa passion, un François dominée par son cynisme. Le film est moins classique que le livre à cause des images de guerre qui l’encombrent et qui brisent le classicisme d’une scène comme celle de la promenade en barque.

          Ce film est à comparer avec Le blé en herbe  tiré du roman de Colette. Les livres différent essentiellement parce que 1’un est écrit par un homme, 1’autre par une femme. L’erreur du Blé en herbe est que la jeune fille mène le jeu. Dans Le diable du corps, bien que plus âgée, Marthe est dominée par François. Le Blé en herbe n’échappe à l’invraisemblanc

Publié dans Journal intime

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article