Gabriel Matzneff

Publié le par Ivan de Duve

Maîtres et complices

 

 

 

 

« … les grands hommes d’autrefois, ces monarques qui, bien que morts, ont conservé leur sceptre et, du fond de leurs urnes, gouvernent encore nos âmes. »

 

 

 

C’est cette phrase, tirée de Manfred de Byron, que Gabriel Matzneff met en exergue de cette analyse des auteurs qui l’ont le plus marqué dans la vie et avec lesquels il se sent le plus d’affinités affectives.

 

 

 

Dans son envoi à Jean-jacques-Henri de Bourbon-Parme, il parle de « ce livre complice sur des maîtres » et c’est bien de cela qu’il s’agit.

 

 

 

Dès ses dix ans, Matzneff se révèle non seulement grand lecteur mais grand admirateur de ceux qui deviendront ses maîtres à penser et ses maîtres à vivre. Et ses maîtres sont intemporels, Matzneff se montrant éclectique dans le temps et dans l’espace. L’antiquité gréco-romaine ne semble pas avoir de secrets pour lui et du XVIIème au XXème siècle, ses choix forcent l’admiration : Quinte-Curce, Sénèque, Montaigne, Casanova, Byron, Schopenhauer, Baudelaire, Dostoïevski, Flaubert, Nietzsche, Wilde, Chestov, Montherlant, Hergé et Cioran et bien d’autres.

 

 

 

Souvent ses enthousiasmes ne sont pas partagés par plus d’une petite famille littéraire. « … moi qui n’aime que les sociétés secrètes, les clubs fermés, la paucitas, et qui méprise le prosélytisme, j’ai sous-estimé la bêtise de la société dans laquelle je vis ; je n’ai pas mesuré les risques de scandale. J’ai été imprudent, et pis qu’imprudent : naïf. Pourtant, dès 1981, j’avais mis ces mots prophétiques dans la bouche d’un des héros de Ivre de vin perdu : Le monde va devenir chaque jour plus bête, plus laid et plus dur. Nous allons assister au retour du puritanisme, et à son triomphe. Aussi aurons-nous plus que jamais besoin de nos masques, qu’ils soient de velours ou de fer. » Et plus loin : « …je suis fatigué d’être en butte aux attaques des bien-pensants, d’être le bouc émissaire des sectateurs de l’ordre moral. »

 

 

 

Parfois, d’une phrase lapidaire, il nous fournit sur un de ses maîtres un élément inédit et précis. Ainsi pour LA Rochefoucauld  : « Il appartient à une famille spirituelle qui a toujours un pied dans le camp d’en face ».

 

 

 

Matzneff  est lucide : « Aujourd’hui il n’est pas nécessaire d’être royaliste ou catholique pour admirer Bossuet, de même qu’on peut n’être pas jacobin et raffoler de Stendhal. L’auteur des Élévations sur les mystères est lu avec passion par des gens qui ne partagent ni sa foi, ni ses opinions politiques, et qui se soucient peu des vérités pour lesquelles il a combattu. Celui qui nous captive, c’est moins l’aigle de Meaux que l’aigle des mots ; ce qui chez lui nous touche, c’est moins ce qu’il pense de Dieu et du roi, de Condé et de la princesse Anne de Gonzague, que la façon dont il l’exprime ».

 

 

 

À propos de Chateaubriand, il note très justement : « … maquer la prééminence des lettres et rappeler que la seule éternité est celle de l’esprit. Les actes des rois s’effacent, tels les mirages des sables d’Afrique ; les livres des poètes demeurent. Ce sont les coquins de journalistes qui ont la meilleure part, et elle ne leur sera pas enlevée ».

 

 

 

À propos d’Oscar Wilde, parlant des bourgeois de la fin du XIXème , il constate : « Tous n’avaient pas lu ses livres, mais l’aura sulfureuse qui le nimbait les en dispensait : un écrivain qui a si mauvaise réputation, il n’est pas nécessaire de l’avoir lu pour en médire dans les rédactions et les dîners en ville. Être un mythe, c’est être détesté par des gens à qui vous n’avez jamais fait le moindre mal et calomnié par des gens qui ne vous connaissent pas ». Je suis bien placé pour le savoir, moi qui ai cité, parmi mes maîtres à moi, François Brigneau et Saint-Loup. J’ai, bien entendu d’autres maîtres ; les uns que je partage avec Matzneff tels Dostoïevski, que j’avais entièrement lu à seize ou dix-sept ans, tel Littré qui m’enchante chaque fois que je le consulte, tel Hergé bien sûr ; et d’autres que l’ami Matzneff ne cite guère : Ayn Rand, Benoist-Méchin, Cendrars, Maurice Leblanc, Céline, Pierre Gripari, Alexandre Vialatte, Nicolas Bonnal, Lajos Zilahy pour Les Dukay, Colleen McCullough pour ses maîtres de Rome, Jean Raspail, et, depuis peu et grâce à l’ami Francis Conem : Ximénès Doudan pour sa correspondance. Et si, lors d’un « dîner en ville » je fais part de mon admiration pour la juive Ayn Rand, pas de critiques ; si je fais part de mon admiration pour François Brigneau, les calomnies fusent et parmi elles, les plus faciles « racisme » et « antisémitisme ». Je remarque alors que parmi ceux qui critiquent mon admiration, aucun n’a lu ni la juive Ayn Rand, ni le soi-disant raciste François Brigneau…

 

 

 

Parlant de ses maîtres russes, Matzneff cite un passage d’une lettre de Léontieff à l’un de ses amis : « Chez un homme à l’imagination largement développée, seule la poésie de la religion peut chasser la poésie de l’immoralité raffinée » Cette maxime ne le quittera plus.

 

 

 

Et citant Chestov, que j’avoue ne pas connaître mais que je ferai un plaisir de découvrir sous peu, Matzneff a cette phrase magnifique : « Le Nous autres de Chestov ne m’intéresserait pas s’il ne désignait que des Russes ou des gens d’origine russe. Ce Nous autres, nous prétendons puiser à pleines mains dans l’infini ne m’enchante que parce qu’il englobe tous les membres de ma famille spirituelle, Rozanov et Akhmatova, certes, mais aussi Casanova, et Byron, et Flaubert… ».

 

 

 

« Le mot de la fin ? Il appartient, écrit Matzneff,  à Cioran, dans De l’inconvénient d’être né, et récapitule tout : « On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu’on n’oserait confier à personne ».

Ivan de Duve

24 avril 2006

Gabriel Matzneff Maîtres et complices La Petie Vermillon

Code barres : 9782710308973 ; ISBN 2-7103-0897-5

Publié dans Lectures

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article