Erst Jünger

Publié le par Ivan de Duve

Sur les falaises de marbre

 

 

 

 

C’est à Georges Hupin que je dois d’avoir relu ce petit chef-d’œuvre romantique. L’action se passe dans un paysage d’arbres, de fleurs et de pierres où animaux et humains mènent combat, les uns pour le Bien, d’autres pour le Mal. La réalité et le rêve s’y interpénètrent comme dans le meilleur Jean Raspail. Les descriptions font penser à René de Chateaubriand et à Hervé Bazin, celui de L’église verte. J’aime Jünger quand il écrit Et cependant toute chose exquise est un présent du hasard, le meilleur en la vie est gratuit. Et Ainsi nous entraînait à notre tour notre pressentiment qu’il est un ordre agissant parmi les éléments. Tant il est vrai que l’homme sent aussi le besoin d’imiter la création avec son faible esprit, tout comme l’oiseau sent le besoin de construire le nid. Et ce qui nous récompensait de nos peines au centuple, c’était la claire conscience que mesure et loi ont à jamais leur séjour dans le hasard et les désordres de cette terre. Cependant que nous nous élevons, nous nous rapprochons du mystère que la poussière nous dérobe. Ainsi se résorbe, à chaque pas que nous faisons sur la montagne, le dessin confus des horizons, et lorsque nous sommes parvenus assez haut, nous ne sommes plus environnés, en quelque lieu que nous soyons, que par un pur anneau qui nous fiance à l’éternité. Ou encore Quand nous pensons nous envoler, notre bond maladroit nous est plus cher que la marche la plus sûre en un chemin tout tracé. Ou … leur feu, par un pressentiment du déclin, s’accroît d’une richesse cachée. Et quand il insiste les plus beaux présents des dieux sont gratuits. Mais il met en garde, en 1939 comme Louis-Ferdinand Céline avait mis en garde en 1938 dans Bagatelles pour un massacre : Profonde est la haine qui brûle contre la beauté dans les cœurs abjects .Et il se prépare …parce que la chose imprimée porte le sceau de l’achevé et de l’immuable, dont l’aspect contente aussi le cœur du solitaire. Notre départ est plus aisé, lorsque tout est dans l’ordre. Cet ordre dont il pressent la disparition : … la force en nous semblait s’accroître aussi, qui sait imposer l’ordre. L’approche du grand désordre lui fait écrire : Il est des expériences qui nous contraignent à tout réviser de nouveau… Il se méfie de l’espèce des rêveurs concrets, qui est très dangereuse. Et cette phrase qui semble sortie de sa biographie : j’avais l’impression qu’en lui s’unissaient l’extrême vieillesse et la prime jeunesse – la vieillesse de la race et la jeunesse de la personne. Et ceci, qui semple une conclusion : Ainsi s’évanouit par une fêlure invisible la beauté même du son de la cloche. Ou encore ceci : le désert s’accroît, malheur à celui qui porte en soi des déserts ! Et : Il avait perdu le respect de soi-même et c’est là le commencement de tout malheur parmi les hommes. Puis : Et je résolus de ne point m’abandonner à la crainte, non plus qu’à l’orgueil. Mais la petite fée Espérance n’est pas loin : Si j’avais douté auparavant, à présent mon doute s’effaçait : il existait encore parmi nous des êtres nobles, au cœur desquels vivait et s’accroissait la connaissance de l’ordre supérieur. Et comme tout haut exemple nous convie à le suivre, je fis le serment (…) de préférer à jamais la solitude et la mort avec les hommes libres au triomphe parmi les esclaves.

 

 

 

 

Un superbe petit texte, écrit dans une langue parfaite. Comme l’écrivait Montherlant Encore un moment de bonheur…

 

 

 

 

 

 

 

 

Ivan de Duve, Bruxelles le 4 novembre 2005

 

 

 Ce "papier" est paru dans le site www.lasmanantsduroi.com / Civilisation / Les Belles Lettres / article 5131

 

 

 

 

Auteur

 

 

 

 

Titre

 

 

 

 

Éditeur

 

 

 

 

détails

 

 

 

 

Ernst JÜNGER

Sur les falaises de marbre

 

 

 

 

Gallimard

L’Imaginaire 47

184 p., 2004

 

 

 

ISBN 2-07-028778-5

Publié dans Lectures

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