Gaston Compère

Publié le par Ivan de Duve

 

Duc de Bourgogne après Philippe le Hardi, premier Valois de Bourgogne, Jean sans Peur, Philippe le Bon qui fonda l’ordre de la Toison d’Or et fut l’un des princes les plus puissants de son temps, Charles le Téméraire (1433-1477) ne laisse qu’une fille pour héritière, Marie de Bourgogne, qui épousa Maximilien d’Autriche et offrit au comte du Brabant la très jolie petite église de Haren.

J’

 

avais en mémoire le Charles le Téméraire décrit par Marcel Brion en 1977. Gaston Compère me le décrit sous un autre angle. Un angle que je préfère. Écrit à la première personne du singulier, Je soussigné, Charles le Téméraire, duc de Bourgogne est un roman tout comme Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie de Jean Raspail est un roman Celui de Gaston Compère est aussi différent de la biographie de Marcel Brion, parue sous le titre Charles le Téméraire, que celui de Jean Raspail l’est de celle de Saint-Loup Le roi blanc des Patagons. Avec Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar avait porté le roman biographique à sa perfection ; avec Je soussigné, Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, Gaston Compère fait voler en éclats la biographie romanesque. Né en Wallonie en 1929, cet écrivain s’avère visionnaire. Il investit l’âme du Téméraire, qui n’aimait pas son nom et qui eût préféré celui de Charles le Hardi.

 

Nous nous trouvons ici devant un petit bijou. Compère a trouvé le ton juste pour nous parler de ce destin vécu à la frontière du Moyen Âge et de la Renaissance. Dernier des quatre ducs qui se sont succédé à Dijon, notre héros avait le génie d’entreprendre mais n’a pas eu le talent de conserver. Au matin de la bataille de Nancy, le lion qui se détache de son cimier à la bataille de Nancy, et tombe dans la boue finit par rouler vers le néant.

Nous assistons à la mort de la Bourgogne , de cette Bourgogne occupée d’abord par les Éduens, ensuite par les Burgondes qui s’y établirent au milieu du Vième siècle, pour se trouver,  par le traité de Verdun en 843 lors du partage de l’empire de Charlemagne, dans la part de Charles le Chauve et non pas dans celle de Lothaire Ier ! Avant sa mort, Charles le Chauve crée un duché de Bourgogne géré par Philippe le Hardi, premier Valois de Bourgogne, par Jean sans Peur, par Philippe le Bon qui fonde l’ordre de la Toison d’Or et devint l’un des plus puissants princes de son temps pour se trouver enfin entre les mains de Charles le Téméraire (1433 – 1477).

 

Dans le roman de Gaston Compère, c’est Charles le Téméraire qui parle, qui pense, qui réagit, qui, comme l’écrit si joliment Benoît Ducarme, nous donne une épine dorsale. Et il pense juste. À lire Compère, l’on comprend mieux la rivalité qui oppose ce grand duc de Bourgogne à Louis XI, roi de France, surnommé l’universelle aragne, ancêtre des jacobins. Et l’on comprend mieux la naissance du mythe bourguignon.

 

Un autre livre, celui de Drion du Champois, l’ancêtre en géopolitique e notre Robert Steuckers, infatigable animateur des Synergies Européennes, appelle à restaurer l’ancienne Lotharingie en y incorporant non seulement les Bourguignons mais également les Suisses, les Lombards et les Autrichiens. Compère démontre que l’objectif du duc était de forger cette alliance continentale qui deviendra réalité avec Charles-Quint né vingt trois ans après le décès du Téméraire et qui fut empereur germanique de 1519 à 1558.

 

Il reste, nous dit Benoît Ducarme, il reste à méditer cette phrase prononcée par le personnage mort du Duc « L’histoire de ma vie ne fera vivre personne. Tout au plus ferai-je naître dans l’imagination de certains de grands et fertiles mouvements. Cela suffit ». 

 

Cela suffit peut-être mais je ne peux m’empêcher de citer ici quelques perles qui font à la fois comprendre l’esprit qui anima Charles le Téméraire et l’immense talent de Gaston Compère.

 

« Les peuples ont une merveilleuse propension à confondre la casse et le séné. Et que dire des érudits qui se prennent pour des oracles ? Pour moi, j’aurai passé sur la Terre sans que nul ne sache qui j’ai été, sans que j’aie rien fait pour qu’on le sache ».

 

 

« Et ce désir de la croisade, je sais maintenant qu’il n’était qu’un signe, celui qu’il me fallait partir pour partir, à la recherche de je ne sais quoi et qui me dépassait ».

 

 

« L’impossible est de refuser notre destin ; l’abominable, de l’accepter. Je viens de dire un de mes secrets, et sans doute le plus ancré et le plus amer ».

 

 

«  La Chevalerie avait perdu cet idéal qui avait fait d’elle une institution incomparable dont mes rêves s’étaient nourris, cet idéal qui se nourrissait au plus vif de la foi, de l’espérance et de l’amour. Toute ma jeunesse s’est abreuvée aux romans de chevalerie. S’il vint un jour où je les abandonnai, c’est qu’ils m’avaient donné toute leur substance. J’y avais trouvé ceci à quoi je comptais consacrer mon règne : l’établissement de la justice, la défense des pauvres, la pratique de la loyauté, de la bravoure et de la courtoisie. Je rêvais, on devine que je rêvais ».

 

 

« Il me plairait de croire que je vivais dans un monde où les êtres échangeaient des signaux dont il n’était pas un qui ne fût éclairant ».

 

 

« J’écoutais, pour me parfaire, d’autres voix –de celles qui parlent d’ailleurs et de plus haut que moi. Notre vie est ailleurs, je le sais.les hommes s’en doutent obscurément, à leurs heures privilégiés ».

 

 

« À chacun son devoir, et que, dans sa pratique, rien ne soit laissé au hasard ».

 

 

« On reconnais l’homme que je suis. Cet homme à la hauteur des vignerons dijonnais et des marchands brugeois. Cet homme à la hauteur de l’homme ».

 

 

« Mon père se tenait pour plus que roi. Bon sang ne peut mentir. Qu’on me tienne pour plus qu’empereur. Et que l’empereur lui-même vienne mendier à ma porte. Ma faute crève les yeux : d’avoir tenu le rôle que j’aurais voulu voir jouer à l’empereur. Impatience. Sombre impatience ».

 

 

« Nous ne croyons pas avoir jamais rien fait qui ait pu nous mériter de perdre l’amour ou la fidélité de notre peuple ».

 

 

« Il n’est rien sous le soleil que l’homme n’ait profané ; mais le soleil reste de la plus éclatante pureté ».

 

 

« Je pensais sortir violemment de moi-même. Il n’en fut rien. Je ne pouvais m’empêcher de suivre un unique chemin, et je savais que, si j’étais parvenu à la quitter, il se serait, d’une façon inimaginable, détourné de son tracé pour se replacer sous mes pieds ».

 

      

Ivan de Duve

Gaston Compère, Je soussigné, Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, Belfond 1985

 

 

Publié dans Lectures

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